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Comment les révolutions résolvent les crises de la dette

Démarré par JacquesL, 26 Juillet 2025, 05:23:41 PM

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JacquesL

Comment les révolutions résolvent les crises de la dette

Publié le juillet 25, 2025 par hervek

À partir des exemples des révolutions française et russe

Par Peter Turchin − Le 13 juin 2025 − Source Cliodynamica 



Premiers billets de banque français émis pendant la Révolution française (assignats) d'une valeur de 400 livres, (1792) Source

Il semble désormais que la dispute entre Elon Musk et Donald Trump n'ait été qu'une tempête de courte durée qui s'est rapidement calmée. Mais les profondes contradictions structurelles entre les différentes factions qui composent la coalition MAGA demeurent. La cause immédiate de la brouille entre les deux membres les plus puissants de la coalition était, apparemment, un désaccord sur la manière de traiter l'énorme dette fédérale américaine, qui ne cesse de croître. Il s'agit probablement du problème le plus épineux auquel est confrontée la présidence américaine (l'administration actuelle et la prochaine, jusqu'à ce qu'il soit résolu).

Du moins, il est insoluble pour un gouvernement dirigé par les élites établies. Les régimes révolutionnaires ont une marge de manœuvre beaucoup plus grande. Par exemple, les deux exemples paradigmatiques de révolution, la révolution française et la révolution russe, avaient tous deux un grave problème d'endettement et l'ont tous deux résolu, bien qu'en utilisant des approches différentes.

France

(Ce compte rendu est principalement basé sur White, E. N. 1995. The French Revolution and the Politics of Government Finance, 1770-1815. The Journal of Economic History 55:227-255.)

En 1788, la monarchie française se trouvait dans une grave crise budgétaire, qui a déclenché la Révolution française l'année suivante. Le livre de Jack Goldstone, publié en 1991, reste la meilleure analyse des causes structurelles et démographiques de cette crise. L'analyse historique traditionnelle, en revanche, attribue le développement de cette crise, du côté des dépenses, aux coûts engendrés par les guerres, telles que la guerre de Sept Ans (que la France a perdue) et la guerre d'indépendance américaine (que la France a gagnée). Du côté des recettes, le problème résidait dans un système fiscal inefficace et régressif, associé à l'incapacité de réformer les finances royales en raison de la résistance des élites (notamment des parlements et des ordres privilégiés). Comme je l'ai expliqué dans un récent article (Les guerres de religion en France II), la raison structurelle profonde de l'augmentation des dépenses et de la baisse des recettes était la surproduction d'élites. Si, dans cet article, j'ai illustré le fonctionnement de ce mécanisme au XVIe siècle, une dynamique similaire a été à l'origine de la crise deux siècles plus tard.

Après le renversement de l'Ancien Régime, les gouvernements révolutionnaires ont tenté plusieurs approches pour résoudre la crise de la dette. Tout d'abord, l'Assemblée nationale a confisqué les terres de l'Église et émis des billets de banque (les assignats) garantis par ces terres. Bien qu'initialement cette approche visait à rembourser la dette nationale, les assignats ont au contraire conduit à une hyperinflation due à leur émission excessive, à l'effondrement de la confiance et à la destruction du crédit de l'État français.

Finalement, en 1797, le Directoire a officiellement répudié les deux tiers de la dette restante dans le cadre d'une mesure appelée « banqueroute des deux tiers ». Les détenteurs d'obligations ont reçu des billets sans valeur en échange de la partie répudiée.

En résumé, les gouvernements révolutionnaires français ont fait face à la crise de la dette en combinant le défaut de paiement de la majeure partie de celle-ci et une hyperinflation qui a englouti le reste. Les principaux perdants ont été les membres de l'élite, la noblesse et la bourgeoisie, dont la plupart ont été ruinés financièrement. Il s'agit de l'un des plus importants défauts de paiement souverains de l'histoire européenne, qui a sapé la confiance dans l'État et alimenté l'instabilité politique tout au long de la période révolutionnaire.


Russie

(Cette histoire est bien connue, voir par exemple l'article Wikipédia)

En 1917, l'Empire russe avait accumulé une dette publique colossale, dont la majeure partie était due à des créanciers étrangers, en particulier des investisseurs français et britanniques. Cette dette avait financé l'expansion militaire et l'industrialisation à la fin du XIXe siècle, ainsi que les guerres du début du XXe siècle, la guerre russo-japonaise (1904-1905) et la Première Guerre mondiale (1914-1918). Le coût de la Première Guerre mondiale, en particulier, a poussé les finances russes au bord de la faillite. Cependant, la crise budgétaire n'a pas été un facteur déterminant dans le déclenchement de la révolution russe (pour une analyse structurelle et démographique de cette révolution et de la guerre civile, voir le chapitre 9 de Secular Cycles). Néanmoins, le premier régime révolutionnaire, le gouvernement provisoire, a dû faire face à cette dette. Il a imprimé de nouveaux billets, ce qui a entraîné une hyperinflation.

Lorsque les bolcheviks prirent le pouvoir, ils répudièrent purement et simplement la dette publique du régime tsariste (ainsi que les dettes du gouvernement provisoire, contractées entre février et octobre 1917). Ils exproprièrent également tous les biens détenus par des étrangers, dans le cadre d'un programme général de nationalisation.

Le défaut de paiement était une solution facile pour ce gouvernement révolutionnaire, car les bolcheviks considéraient les dettes tsaristes et capitalistes comme des outils d'exploitation illégitimes et refusaient de les honorer, arguant que la classe ouvrière ne devait pas payer pour les crimes de la bourgeoisie et de la monarchie. Ainsi, si ce défaut de paiement a choqué la communauté financière internationale, il n'a pratiquement rien coûté au régime soviétique, les principaux perdants étant des ennemis extérieurs (la France et la Grande-Bretagne). En fait, la question de la dette n'a pas empêché l'alliance de l'URSS avec la France et l'Angleterre pendant la Seconde Guerre mondiale. Les considérations géopolitiques ont prévalu.


Leçons à retenir ?

Ces deux exemples illustrent l'idée que la meilleure stratégie pour un régime révolutionnaire est de ne pas prolonger l'agonie. Les bolcheviks ont clairement répudié les dettes tsaristes dès leur arrivée au pouvoir. Ils ont tout de même dû mener une guerre civile sanglante et faire face à une intervention étrangère, mais au moins, les problèmes budgétaires n'étaient pas une source d'instabilité pour eux. Il a fallu sept ans d'expériences financières ratées et d'instabilité politique aux révolutionnaires français pour comprendre qu'ils devaient prendre le taureau par les cornes et se déclarer en défaut de paiement.

Y a-t-il des leçons utiles à en tirer ? Dans un précédent article, j'ai soutenu qu'un effondrement budgétaire de l'État américain était possible, mais peu probable. Mais comment ce problème de dette pourrait-il être résolu ? Je reviendrai sur cette question dans un prochain article.

Peter Turchin

Traduit par Hervé, relu par Wayan, pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/comment-les-revolutions-resolvent-les-crises-de-la-dette

JacquesL

Les guerres de religion françaises – Comment la surproduction de l'élite entraîne l'effondrement de l'État (Partie II)

Publié le juin 20, 2025 par hervek

Par Peter Turchin − Le 20 mai 2025 − Source Cliodynamic


Écu au soleil de Louis XII

Dans la partie I, nous avons vu comment la croissance démographique massive entre 1450 et 1560 a entraîné une surpopulation, une diminution des terres par paysan, une inflation des prix (en particulier des denrées alimentaires), une baisse des salaires et une augmentation des loyers. Ces évolutions ont eu des répercussions négatives sur les roturiers, mais ont été très lucratives pour les élites (du moins au début). En d'autres termes (comme je l'explique en détail dans End Times), ce mécanisme malthusien a déclenché une « pompe à richesse » qui a pris aux roturiers pour donner aux élites. Lorsque cette pompe à richesse fonctionne pendant plusieurs décennies, il en résulte un appauvrissement de la population, suivi (après un certain temps) d'une surproduction d'élites, puis du déclin de la santé financière de l'État.

Illustrons ces tendances par quelques chiffres (pour les sources des données, voir le chapitre 5 de Secular Cycles). Nous ne disposons pas de données fiables pour quantifier la surproduction des élites pour l'ensemble de la France moderne, mais plusieurs études excellentes se sont penchées sur certaines provinces en particulier. Dans Secular Cycles, nous avons utilisé les études menées par des historiens tels que Guy Bois, James Wood et Jonathan Dewald pour retracer la dynamique de la noblesse en Normandie. Nous avons constaté qu'entre 1460 et 1540, le nombre de nobles a augmenté, mais plus lentement que celui des roturiers, de sorte que le rapport nobles/roturiers est tombé à 1,5 %. Mais entre 1540 et 1600, la population roturière a stagné tandis que le nombre de nobles a augmenté (en raison de la mobilité sociale ascendante et du morcellement des domaines, comme nous l'avons vu dans la première partie). Le rapport nobles/roturiers est donc passé à 3 %. Malheureusement, nous ne disposons pas de données pour les années de la guerre de Religion, mais compte tenu des effusions de sang qu'elle a causées parmi la noblesse, le rapport élite/roturiers devait être encore plus élevé dans les premières phases. Les données provenant d'autres provinces, bien que moins détaillées que celles de la Normandie, suggèrent qu'un degré similaire de surproduction de l'élite a affecté l'ensemble de la France.

Le problème fondamental auquel était confrontée la noblesse française dans la seconde moitié du XVIe siècle était la contradiction irréconciliable entre deux processus : la production totale stagnait, voire déclinait après 1540, tandis que le nombre des élites et leurs appétits augmentaient inexorablement. Cette dynamique a eu pour conséquence une exploitation croissante des paysans, mais il existait des limites biologiques à la baisse du niveau de vie de la classe productive. La deuxième conséquence a donc été la baisse du revenu réel par élite. Cela ne signifie toutefois pas que toutes les familles de l'élite ont souffert de la même manière.

Il faut se rappeler que pendant les périodes de pré-crise, l'accroissement des inégalités économiques ne se traduit pas simplement par un écart croissant entre les roturiers et les élites. Les inégalités s'accroissent également au sein de ces couches de la population. Une petite proportion de roturiers profite de la baisse des salaires pour se hisser parmi les élites (contribuant ainsi à la surproduction d'élites, comme nous l'avons vu dans la première partie). Dans le même temps, l'inégalité croissante au sein des élites finit par entraîner une baisse des revenus réels de la petite noblesse et une concurrence accrue au sein de la haute noblesse. Comme il était physiquement impossible d'extraire davantage de richesses des paysans, la concurrence s'est concentrée sur l'extraction des ressources de l'État.



Anne de Montmorency (à gauche) et François de Lorraine, duc de Guise (à droite)

En 1560, deux factions nobles se disputaient le patronage de l'État : l'une dirigée par le connétable de Montmorency et l'autre par le duc de Guise. Lorsqu'une faction prenait le dessus, elle monopolisait les largesses de l'État, excluant complètement l'autre. Cela créait une dynamique curieuse dans laquelle les factions se relayaient pour former soit l'élite établie, soit la contre-élite.

Au moment même où le nombre croissant de membres de l'élite exerçait une pression croissante sur les finances de l'État, la capacité de celui-ci à percevoir des recettes (en termes réels) diminuait en raison de l'inflation galopante et de l'appauvrissement général des contribuables.

Si vous demandez à un historien pourquoi le royaume de France a fait faillite en 1560, il vous répondra probablement que c'est à cause du coût insupportable des guerres d'Italie (1494-1559). D'un certain point de vue, c'est vrai, mais ce n'est qu'une raison superficielle. La France a connu quelques succès initiaux dans ces guerres, lorsqu'elle combattait une coalition d'États italiens désunis. Mais une fois l'Espagne entrée en scène, la situation est devenue beaucoup plus difficile. Le principal problème était la logistique : il était inefficace et coûteux de faire passer les troupes et les ravitaillements à travers les Alpes. Sous le règne d'Henri II (1547-1559), il était évident que cette guerre était un fardeau coûteux. Mais le roi ne pouvait pas s'arrêter car, à ce stade, il subissait d'énormes pressions pour poursuivre la guerre de la part des sections appauvries de la noblesse qui comptaient sur les soldes militaires pour maintenir leur statut. (Il y avait également la perspective d'un butin, voire de terres en cas de victoire, tandis que d'autres membres de l'élite s'enrichissaient en fournissant l'armée. Les sous-traitants du Pentagone avec leurs marteaux à 600 dollars ont emprunté une voie bien tracée.)

La couronne étant à court de ressources pour poursuivre la guerre contre les Habsbourg d'Espagne, Henri II signa en 1559 la paix de Cateau-Cambrésis. La fin des guerres d'Italie laissa « des centaines de fils de nobles » sans emploi, qui « furent renvoyés dans leurs domaines familiaux, où les ressources familiales étaient souvent insuffisantes pour les soutenir » (citation tirée de Bitton, D. 1969. La noblesse française en crise : 1560-1640). De plus, la situation financière de la couronne rendait impossible le maintien du système de patronage sur ses anciennes bases. Le cardinal de Lorraine (l'un des deux chefs de la faction des Guise), assailli par des clients potentiels, en était réduit à menacer de pendre le prochain qui lui demanderait une pension.

À mesure que la crise financière s'aggravait, les soldes des troupes étaient de plus en plus souvent payées en retard, et l'État finit par perdre le contrôle de l'armée. Des lettres contemporaines illustrent de manière frappante ce mécanisme démographique et structurel de l'effondrement de l'État. Un officier rapportait en 1561 que ses troupes non payées en Bretagne « sont parties piller... Je m'attends à me retrouver seul. Je dois tellement à mes hommes... que je ne suis ni craint ni obéi ». Un an plus tard, un autre officier décrivait comment ses troupes, qui n'avaient pas été payées depuis un an, « ont mangé les chevaux de la garnison, puis se sont retirées dans leurs maisons sans un sou ». La même année, un troisième capitaine, faute d'argent pour les payer, a dissous ses levées provençales, qui se sont dispersées en bandes qui ont attaqué les calvinistes « dans toute la province », en retenant certains contre rançon et en tuant d'autres. D'autres soldats sans emploi, en revanche, furent engagés par de riches huguenots comme armées privées.

Avec le début de la guerre civile en 1562, les finances royales s'effondrèrent complètement. En 1560, la dette de la couronne s'élevait à 43 millions de l.t. (livres tournois, l'unité de compte dans la France moderne). Pour vous donner une idée de l'ampleur du phénomène, ce montant était quatre fois supérieur au total des recettes de l'État. À titre de comparaison, le ratio dette/recettes aux États-Unis est aujourd'hui de 7,4 (en 2024, en milliers de milliards de dollars, 35,5/4,9 = 7,2). Mais l'État français de la Renaissance avait beaucoup moins de marge de manœuvre pour s'endetter que l'Amérique d'aujourd'hui. Certes, il a dévalué la monnaie, mais il ne pouvait même pas imprimer de papier-monnaie (ce qui n'a d'ailleurs pas aidé deux cents ans plus tard, à la veille de la Révolution française). La Couronne a donc mis en gage les joyaux de la couronne et vendu les biens de l'Église, mais ces mesures désespérées n'ont pas suffi à faire face aux dépenses militaires. Il en a résulté une spirale de la dette publique qui, à la fin des guerres de Religion, en 1595, atteignait 296 millions de livres.



Le lendemain du massacre de la Saint-Barthélemy Source


C'est ainsi que la croissance démographique massive, qui a alimenté la pompe à richesse, a entraîné la paupérisation, la surproduction d'élites et, finalement, l'effondrement de l'État.

Peter Turchin

Traduit par Hervé, relu par Wayan, pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/les-guerres-de-religion-francaises-comment-la-surproduction-de-lelite-entraine-leffondrement-de-letat-partie-ii

JacquesL

Les guerres de religion françaises – Un exemple presque parfait de crise structurelle et démographique (Partie I)

Publié le juin 13, 2025 par hervek

Par Peter Turchin − Le 18 mai 2025 − Source Cliodynamic



Henri de Navarre et Marguerite de Valois – Source

L'une des raisons (peut-être la plus importante !) de mon intérêt durable pour l'histoire, qui m'a finalement conduit à la cliodynamique, est que mon genre littéraire préféré pendant mon enfance était les romans historiques. Aujourd'hui, maintenant que je comprends beaucoup mieux les processus qui régissent la dynamique historique, je me rends compte que la grande majorité de ces romans se déroulaient pendant des périodes de désintégration (de crise). Par exemple, deux de mes romans préférés sont La Reine Margot d'Alexandre Dumas et Chronique du règne de Charles IX de Prosper Mérimée. Tous deux décrivent les conflits entre les élites pendant les guerres de religion en France (ci-après les GDRF).

J'ai demandé à ChatGPT de me donner une explication en une phrase des causes de cette guerre civile sanglante et longue. Voici ce qu'il m'a répondu : « Les guerres de religion en France ont été principalement causées par des tensions croissantes entre catholiques et protestants (huguenots) en France, alimentées par l'intolérance religieuse, les rivalités politiques entre les familles nobles et une monarchie faible incapable de maintenir l'ordre. » Cette réponse résume parfaitement l'histoire standard telle qu'elle est présentée dans les livres d'histoire populaires ou les encyclopédies en ligne (les LLM, tels que ChatGPT, sont très doués pour résumer ce genre de connaissances générales).

Les lecteurs de mes livres et de mes articles de blog comprendront immédiatement que la cliodynamique donne une réponse très différente. Les rivalités entre nobles et les tensions religieuses n'étaient que la partie émergée de l'iceberg. Les causes structurelles profondes des guerres de religion étaient la paupérisation de la population, la surproduction d'élites conduisant à des conflits intra-élites et l'effondrement fiscal de l'État. En d'autres termes, les suspects habituels lorsque l'on parle de crises structurelles et démographiques.


Le Jour des Barricades (Paris, 1588), un soulèvement populaire apparemment spontané, mais en réalité organisé par les contre-élites. Source

Dans cette série d'articles, j'aimerais approfondir ces causes structurelles (pour plus de détails, lire le chapitre 5 de Secular Cycles). J'ai deux raisons de le faire. Premièrement, le début de la GDRF nous offre un exemple presque parfait de la manière dont les tendances structurelles et démographiques conduisent à l'effondrement de l'État et à des guerres civiles. Deuxièmement, c'est l'effondrement fiscal de l'État qui a déclenché la guerre vers 1560. J'ai écrit récemment un article sur la possibilité d'un tel déclencheur pour l'Amérique d'aujourd'hui, dans lequel je concluais que nous y étions relativement immunisés. Mais la France du XVIe siècle n'était, de toute évidence, pas immunisée.

Comme toujours dans les États agraires, le facteur déterminant a été la croissance démographique. Au cours de la phase d'intégration du cycle (1450 à 1560), la population française a doublé, passant de 10-11 à 20-22 millions d'habitants. Le royaume de France du XVIe siècle était un État essentiellement agraire et la productivité agricole ne pouvait pas suivre une croissance démographique aussi massive. En conséquence, les prix des denrées alimentaires ont explosé. Le prix d'un setier (une mesure de volume) de blé en livres tournois (l'unité monétaire standard au début de l'époque moderne en France) a été multiplié par dix entre les années 1460 et 1560. La surpopulation a créé une forte demande de denrées alimentaires, ce qui a fait grimper leur prix, et a augmenté l'offre de main-d'œuvre, ce qui a fait baisser son prix. Au cours du XVIe siècle, les salaires réels ont perdu les deux tiers ou plus de leur pouvoir d'achat. Le salaire journalier d'un ouvrier parisien pouvait acheter 16 kg de céréales dans les années 1490, contre moins de 4 kg un siècle plus tard.


Salaire réel en France, 1450-1700, en kg de céréales par jour. Le salaire réel est calculé en prenant la moyenne des salaires versés aux ouvriers et artisans à Paris, tels que rapportés par Allen (2001), et en les déflatant avec le prix du blé (Abel 1980). Source : Chapitre 5 de Secular Cycles.

Alors que la population générale s'appauvrissait, les élites propriétaires terriennes prospéraient, car les produits de la terre, tels que les céréales, augmentaient de prix, tandis que le prix du travail diminuait. Cette conjoncture économique favorable aux élites a entraîné deux évolutions connexes. Premièrement, les inégalités croissantes entre les roturiers signifiaient que, même si la grande majorité d'entre eux sombrait dans la misère, une petite minorité, profitant des bas salaires, s'en sortait très bien et acquérait une fortune considérable. Ces roturiers aisés, riches agriculteurs et marchands, aspiraient naturellement à transformer leur richesse en statut d'élite. Beaucoup de ces aspirants à l'élite réussirent, générant un afflux constant dans les rangs de la noblesse.

Deuxièmement, de nombreuses familles nobles ont commencé à léguer des héritages substantiels à leurs fils cadets. Cette pratique a conduit à la subdivision des domaines et à la multiplication des nobles. Par exemple, l'un des magnats français les plus riches, François de la Trémoille (1502-1542), devait subvenir aux besoins de cinq fils (et doter deux filles).

Sous l'effet de l'ascension sociale et du morcellement des domaines, le nombre de nobles a considérablement augmenté au cours du XVIe siècle. Par exemple, le nombre de membres de la couche supérieure de l'élite (les pairs laïques) a triplé entre 1505 et 1588 (pour plus de détails, voir la deuxième partie de cette série).

Cette augmentation eut pour conséquence inévitable une intensification de la concurrence au sein de l'élite pour le statut et la richesse. L'une des façons d'évaluer la pression croissante exercée sur les élites est la fréquence des violences intra-élites, qui prirent pendant cette période la forme de duels. Les duels avaient presque disparu en France au XVe et au début du XVIe siècle. Sous François Ier et Henri II, quelques duels judiciaires eurent lieu avec l'autorisation royale.



Le duel entre Jarnac et La Châtaignerie (1547). Henri II préside. Les deux combattants étaient membres de factions rivales de l'élite, Montmorency et Guise (plus d'informations à ce sujet dans le prochain épisode). Source

Après 1560, cependant, les duels pour l'honneur personnel et sans autorisation royale devinrent si courants qu'on estimait que plus de nobles y mouraient qu'au combat. Entre 7 000 et 8 000 nobles furent tués au cours des deux dernières décennies du XVIe siècle. On dit qu'Henri IV accorda plus de 6 000 grâces pour le meurtre de gentilshommes en duel au cours des dix premières années du XVIIe siècle.

Bien sûr, les duels occupent une place importante dans les romans historiques que je lisais quand j'étais enfant.

Dans le prochain épisode, nous verrons comment la concurrence et les conflits entre élites ont conduit à l'effondrement de l'État Renaissance en France.

Peter Turchin

Traduit par Hervé, relu par Wayan, pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/les-guerres-de-religion-francaises-un-exemple-presque-parfait-de-crise-structurelle-et-demographique-partie-i