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#61
Politique française / Derrière les blocages lycéens,...
Last post by JacquesL - 06 Octobre 2026, 12:00:12 PM
Derrière les blocages lycéens, qui organise le chaos ?



par Pierre Chaillot

Des lycéens spectateurs, des inconnus cagoulés, du matériel incendiaire et des ordres donnés sur Snapchat : récit d'une journée où la spontanéité du mouvement pose question.

Depuis quelques jours, les images de lycées bloqués et d'incidents urbains se multiplient. Dans le récit politique, la grille de lecture est déjà toute prête : une jeunesse révoltée qui se lèverait spontanément face au pouvoir. Immédiatement différentes figures de la LFI se sont portées solidaires des jeunes, à l'image du maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko. Mais sur le terrain, lorsqu'on observe le déroulement des faits à hauteur d'homme, le tableau apparaît nettement plus complexe. Et certains éléments posent une question : assistons-nous réellement à un mouvement aussi spontané qu'il en a l'air ?


Les revendications sur le terrain

Les journaux font état de revendications fortement politisées, comme le soutien aux professeurs, notamment les classes surchargées, le manque de moyens matériels ou la vétusté des installations. Les récits des lycéens ou des parents d'élèves que je côtoie semblent bien plus ancrés dans la réalité et les désirs immédiats de nos jeunes :

  • Moins d'heures de cours ! (ça on comprend bien l'idée, mais déjà que nous on trouve qu'il ne reste plus rien dans les programmes)
  • Du rab à la cantine ! (là pour le coup, on vous soutient les jeunes, nous aussi on a eu la dalle !)
  • Rendez-nous nos téléphones portables ! (Ahhh, bah voilà, on a compris. La voilà la vraie revendication de nos jeunes désœuvrés. En tant que parent, je témoigne que c'est bien la meilleure mesure qui ait été mise en place ces 10 dernières années.)

La lutte des classes expliquée aux lycéens semble demander encore quelques efforts. La fin du capitalisme n'est pas encore pour ce coup-là :

  • Lycéen : «Jamais on ne cèdera tant qu'on n'aura pas réglé tous les problèmes du monde !»
  • «Politique» : «Bon, Ok on vous rend vos smartphones»
  • Lycéen : «Vendu !»

La fait que le mouvement prenne et qu'il y ait visiblement peu de frein du côté des parents semble témoigner d'un ras-le-bol généralisé (rappelons que les gilets jaunes avaient démarré leur mouvement à cause de l'essence à 1,5€ le litre et qu'on dépasse les 2,5€ maintenant).

Mais ce soutien passif est un peu faible pour expliquer l'ampleur de ce qui a été vu ces derniers jours.


L'illusion du mouvement spontané

Un lycéen présent sur les lieux d'un blocage récemment médiatisé raconte la scène. Resté prudemment à distance pour ne pas se retrouver pris dans un engrenage violent, son constat est sans appel : la grande majorité des élèves présents était passive, observant ce qui se jouait sans y prendre part activement.

Plus précisément, ce rendez-vous de jeudi n'était pas prévu initialement. Le blocage des lycées était prévu la veille, le mercredi. Mais il a fait flop. Les jeunes se sont massivement inscrits sur des fils snapchat dédiés au blocage. Sur l'un d'eux, on identifie clairement un meneur qui organise le rendez-vous du lendemain et qui va donner des ordres tout au long de la journée. Aucun lycéen ne sait qui est cette personne.

Sur place, la passivité des lycéens s'arrête lorsque débarque une dizaine d'individus cagoulés, sur des trottinettes et amenant des équipements pour créer des incendies : allume-feu, bombes de déodorants et bidon d'essence. Ces individus ne sont pas des lycéens. Leur accoutrement (jogging intégral) fait que les témoins les qualifient comme des «gars de la cité». Parmi les voix qui motivaient les troupes, des témoins ont même identifié des personnes manifestement adultes.


Une gestion du maintien de l'ordre qui pose question

Le déroulement des événements soucie tout autant. Face au blocage, les forces de l'ordre présentes sur place — moins d'une dizaine d'agents — ont fait usage de grenades lacrymogènes et des tirs de LBD à plusieurs reprises alors que la situation était encore relativement calme. Cet usage des gaz a agi comme un déclencheur, provoquant la dispersion brutale, la confusion et l'escalade.

D'après les témoins interrogés, la chronologie est donc la suivante : intervention des forces de l'ordre, dispersion, repli des policiers, puis incendies de poubelles et des portails déclenchés par des individus extérieurs, toujours en suivant les ordres du meneur sur Snapchat. Reste à déterminer si cette succession a simplement créé une occasion ou si elle était anticipée par ceux qui étaient venus équipés pour mettre le feu.


À Nantes, la question de la coordination

Ce schéma n'est pas isolé. À Nantes, la simultanéité des blocages et le niveau de violence constaté — allant jusqu'à des bus et des locaux incendiés — soulèvent nécessairement la question du niveau de coordination de ces actions. Peut-on réellement expliquer leur simultanéité par la seule circulation virale d'informations entre lycéens sur les réseaux sociaux ?. Pour avoir vécu d'assez près l'épisode des gilets jaunes, puisqu'il était particulièrement vif à Nantes, avec une forte répression policière. La violence subie par les manifestants pacifiques m'avaient poussé ainsi que mes proches à cesser de m'exposer. Pourtant aucun phénomène de cette ampleur, avec une organisation aussi millimétrée n'avait pu exister. Les réseaux sociaux existaient déjà et de nombreux adultes coutumiers de la contestation étaient engagés dans le mouvement. Comment expliquer dans ce que nous avons vu aujourd'hui que des individus extérieurs apparaissent au même moment autour de plusieurs établissements ? Existe-t-il des canaux de coordination communs ? Qui les administre ?


Le calcul politique et l'effet boomerang

Dans le débat public, la récupération ne s'est pas fait attendre. Les prises de position de plusieurs responsables de LFI en soutien au mouvement ont immédiatement conduit leurs adversaires politiques à les accuser d'attiser le désordre, voire d'encourager une stratégie de «bordélisation». LFI conteste cette lecture et Jean-Luc Mélenchon appelle désormais explicitement à la non-violence des méthodes de lutte.

Jean-Luc Mélenchon aborde pourtant cette séquence dans une position particulière : plusieurs enquêtes récentes le situent entre 14 et 18% des intentions de vote selon les configurations, nettement devant les autres candidatures de gauche testées. La manière dont LFI gérera cette crise lycéenne sera donc nécessairement observée dans un contexte déjà présidentiel.

Ce qui s'est passé n'est pas une contestation pacifique avec des revendications claires. Beaucoup d'actes de vandalisme gratuits ont été constatés. La répression policière a déjà son lot de blessés chez les lycéens, dont certains qui ne faisaient que passer à proximité des mouvements sans y participer.

Les adultes et parents d'élèves, jusqu'ici passifs pourraient bien faire entendre leur voix si la situation continue de dégénérer, que les biens publics sont saccagés, les routes coupées et leurs enfants sans lycées ? Pire, si le nombre de blessés augmente ou si un drame survient, il y aura certainement un appel au calme unanime et les politiques «solidaires» du mouvement seront immédiatement la cible du courroux.

Je ne suis pourtant pas si vieux, mais la fabrique du bazar pour que le peuple réclame le retour de la sécurité n'est-elle pas la stratégie la plus vieille du monde ? Rappelons que la crise des gilets-jaunes enlisée depuis fin 2018 s'est arrêtée du jour au lendemain avec la crise Covid.

Les lycéens ont parfaitement le droit de protester, de réclamer davantage de moyens ou de contester les décisions qui les concernent. Ce n'est pas la question.

La question commence lorsque des adolescents venus manifester ou simplement regarder voient arriver des individus qu'ils ne connaissent pas, équipés pour provoquer des incendies, tandis que des comptes anonymes donnent des instructions sur les réseaux sociaux.

Qui administre ces comptes ? Qui décide des lieux et des horaires ? Comment des individus extérieurs savent-ils où et quand intervenir ? Existe-t-il une coordination entre établissements ?

Je n'ai pas aujourd'hui les réponses à ces questions. Mais après ce que nos enfants ont vu, elles méritent mieux que les habituelles accusations politiques lancées d'un camp à l'autre.

Avant de célébrer une «jeunesse qui se soulève» ou de dénoncer indistinctement des «lycéens casseurs», il serait peut-être temps de déterminer qui, exactement, met le feu.


Source : Décoder l'éco

https://reseauinternational.net/derriere-les-blocages-lyceens-qui-organise-le-chaos/
#62
Crime organisé anti-social / Où est passé le Pr Fourtillan ...
Last post by JacquesL - 06 Octobre 2026, 11:17:28 AM
Où est passé le Pr Fourtillan ?



par Pierre Barnérias

Ce n'est pas dans mon habitude d'être inquiet. Un maître mot essaie de donner une direction à ma petite vie terrestre : la confiance. Mais là, je viens d'apprendre la condamnation du Pr Fourtillan à 4 ans de prison ferme pour avoir, entre autres, tenté de soigner des malades d'Alzheimer ou autres maladies. 4 ans de prison ferme pour avoir voulu soigner alors que le vaccin Covid a fait des millions de victimes en parfaite santé. Et cela sans jamais faire sourciller la presse... Passons.

Ce qui m'inquiète aujourd'hui, c'est la disparition du professeur depuis juin dernier malgré une telle condamnation. Ce père de famille de 81 ans reste introuvable ?! On lui reproche notamment d'avoir organisé des essais cliniques non autorisés sur près de 400 personnes, dont des malades d'Alzheimer et de Parkinson.

En décembre 2025, Fourtillan a été hospitalisé sous contrainte dans un établissement psychiatrique à Ajaccio. D'après les informations publiées à l'époque, ses propres enfants avaient demandé cette hospitalisation parce qu'ils étaient inquiets pour lui. Puis il est sorti. Quand ? C'est justement ce que je cherche à savoir. J'ai cherché cette date. Je ne la trouve nulle part. En juin 2026, il était déjà introuvable. Il ne s'est pas présenté à son procès. Et le 1er octobre, il ne s'est pas présenté non plus pour entendre le jugement qui le condamne à quatre ans de prison ferme. Le tribunal a donc délivré un mandat d'arrêt.

Mais pendant tout ce temps, il était où ? Comment un homme de 82 ans, qui sort d'une hospitalisation psychiatrique sous contrainte, qui est poursuivi dans une affaire aussi lourde et qui doit répondre devant la justice, peut-il disparaître pendant des mois sans que personne ne soit capable de nous dire quand il a quitté l'hôpital ni où il se trouve ? On nous parle aujourd'hui de son mandat d'arrêt comme si tout commençait le 1er octobre. Mais non. En juin, il était déjà introuvable. Alors oui, je suis très inquiet.

C'est tout simplement anormal qu'un homme dans cette situation puisse disparaître pendant des mois et qu'on ne sache même pas précisément quand il a quitté l'hôpital psychiatrique dans lequel il avait été interné. Pourquoi personne ne cherche à savoir quand il est sorti ? Qui l'a vu pour la dernière fois ? Pourquoi était-il déjà introuvable en juin ? Pourquoi personne ne semble se poser ces questions ? On ne disparaît pas comme ça. Pas lorsqu'on est un homme de 82 ans qui vient de sortir d'une hospitalisation psychiatrique et qui fait l'objet de poursuites judiciaires. Et oui, je pense aussi à «Hold-Up». Fourtillan faisait partie des personnes qui apparaissaient dans ce film.

Et depuis, plusieurs personnes qui y avaient participé sont mortes ou ont disparu de la vie publique. Est-ce que ça prouve quelque chose ? Non. Est-ce que ça m'empêche de trouver certaines coïncidences troublantes ? Non plus. Un homme a disparu. Une condamnation tombe des mois après qu'il soit devenu introuvable. Un mandat d'arrêt arrive alors qu'il n'était déjà plus là.

Et une question toute simple à laquelle personne ne semble pouvoir répondre : OÙ EST PASSÉ LE PROFESSEUR FOURTILLAN ? J'espère sincèrement qu'il est vivant et qu'on va rapidement le retrouver. Mais je préfère poser la question plutôt que d'attendre qu'on nous annonce un jour qu'on l'a retrouvé mort quelque part et qu'on nous explique ensuite que son âge, son état de santé et son passage en psychiatrie permettent de tout expliquer.


Source : Pierre Barnérias via Ciel Voilé

https://reseauinternational.net/ou-est-passe-le-pr-fourtillan/
#63
Europe / Pourquoi Poutine pourrait-il f...
Last post by JacquesL - 06 Octobre 2026, 11:07:11 AM
Pourquoi Poutine pourrait-il finalement décider de mettre l'Ukraine à genoux après près de cinq ans ?



par Andrew Korybko

Quelles que soient les raisons pour lesquelles Poutine a pu différer cette décision aussi longtemps, il est désormais sans doute motivé, du moins en partie, par la perspective alléchante de conclure avec les États-Unis des accords majeurs sur les ressources une fois le conflit terminé — des accords dont les détails font l'objet de négociations entre ses émissaires et ceux de Trump depuis plus d'un an déjà.

Le New York Times a fait état de communications russes présumées interceptées, selon lesquelles la Russie prévoirait de détruire les infrastructures ukrainiennes d'électricité, de chauffage et d'approvisionnement en eau au cours de l'hiver. Bien que cette affirmation ne puisse être confirmée, elle s'inscrit dans la logique de la stratégie de Poutine consistant à «monter en puissance pour mieux désamorcer» le conflit — une tactique observée durant l'été en réponse à la campagne de frappes de Zelensky — et qui se traduit par une intensification des attaques contre les infrastructures ukrainiennes. Si ces informations sont avérées, l'objectif de la Russie ne serait pas seulement de couper la logistique militaire ukrainienne, mais bien de mettre l'Ukraine à genoux.

Jusqu'à présent, Poutine s'était abstenu d'agir ainsi, probablement parce qu'il considère les Russes et les Ukrainiens comme des peuples frères. Certains ont toutefois suggéré que la Russie ne disposait peut-être pas, auparavant, des capacités nécessaires en matière de drones ou de missiles pour mener une telle opération, que ce soit en raison d'une production jusqu'alors insuffisante ou par souci de précaution face à l'éventualité d'un conflit direct avec l'OTAN. Quoi qu'il en soit, Poutine semble désormais prêt à accepter les conséquences humanitaires d'une fin de guerre rapide aux conditions russes — ou, du moins, en obtenant satisfaction sur le plus grand nombre possible de ces conditions.

Il pourrait être motivé par d'autres facteurs que la simple «guerre d'usure» menée par l'Ukraine contre la Russie depuis l'été, avec le soutien des États-Unis et, fait intéressant, de la France. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, aurait indiqué à son homologue russe, durant l'été, qu'aucun accord commercial ne serait possible tant que le conflit perdurerait. Depuis, Steve Witkoff et Jared Kushner ont rencontré Poutine pour discuter de tels accords, entre autres sujets, après quoi Kirill Dmitriev s'est rendu aux États-Unis pour donner suite à ces échanges.

Pour rappel, Poutine s'est vanté fin février 2025 que les entreprises américaines «réaliseraient des bénéfices substantiels» grâce à des investissements dans le secteur russe des ressources ; par ailleurs, John Coale, l'envoyé spécial de Trump pour la Biélorussie, a récemment confirmé avoir reçu le feu vert pour proposer à Poutine un accord similaire à celui conclu avec la Biélorussie. Il s'agirait d'un allègement des sanctions en échange de la libération de «prisonniers politiques». Alexandre Loukachenko, allié de Poutine, a déjà accepté plusieurs accords de ce type et négocie actuellement avec Trump un accord majeur concernant la potasse.

La semaine dernière encore, Loukachenko a également proposé un accord tripartite (Biélorussie, Russie, États-Unis) portant sur une usine d'engrais, mais cela nécessite que les États-Unis lèvent les sanctions frappant Gazprom. Les responsables russes, de Poutine jusqu'aux échelons inférieurs, ont appelé l'Occident à lever les sanctions contre la Russie ; si les États-Unis pourraient en lever certaines si Poutine acceptait un échange de bons procédés similaire à celui conclu avec la Biélorussie, il faudrait d'abord que le conflit ukrainien prenne fin pour qu'une telle mesure soit appliquée à grande échelle. Le partenariat stratégique axé sur les ressources qui en résulterait pourrait alors révolutionner l'architecture économique mondiale.

L'économie russe a résisté à l'offensive sans précédent des sanctions occidentales, en grande partie grâce à la combinaison de ses ressources naturelles et de son système de paiement national, mais le ministère du Développement économique ne prévoit qu'une croissance du PIB de 0,6% cette année. La victoire écrasante du parti «Russie unie» lors des élections à la Douma le mois dernier — les premières depuis le début de la phase de grande envergure du conflit ukrainien — confère à Poutine le mandat de prendre toutes les mesures nécessaires pour remporter la guerre et assurer ensuite une plus grande prospérité à sa population.

Il est donc tout à fait envisageable — et cohérent avec la politique russe exigeant la levée des sanctions occidentales — que Poutine soit motivé, au moins en partie, par la volonté de mettre fin au conflit le plus tôt possible et selon des conditions aussi favorables que possible à la Russie, afin de pouvoir ensuite conclure des accords majeurs dans le secteur des ressources avec les États-Unis. Cet impératif, susceptible de révolutionner l'architecture économique mondiale et d'apporter davantage de prospérité à la population russe, permet de mieux comprendre l'article du New York Times évoquant son intention de mettre l'Ukraine à genoux.


Andrew Korybko


Source : Andrew Korybko via Marie Claire Tellier

https://reseauinternational.net/pourquoi-poutine-pourrait-il-finalement-decider-de-mettre-lukraine-a-genoux-apres-pres-de-cinq-ans/
#64
Europe / La guerre d’usure contre l’OT...
Last post by JacquesL - 06 Octobre 2026, 11:02:26 AM
La guerre d'usure contre l'OTAN. Attaques contre des ponts en Ukraine

Publié le octobre 6, 2026 par Wayan



Par English Outsider – Le 5 octobre 2026 – Moon of Alabama

Il y a quelques années, Helmer avait une théorie sur les premières attaques contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes. Il estimait qu'elles n'étaient pas faites pour détruire mais pour sonder. Pour cartographier les connexions critiques, évaluer la vitesse de réparation et, avec ces informations, préparer des plans pour une attaque plus invalidante si cela devait être décidé plus tard.

Je me demande simplement si les attaques actuelles sur les ponts sont du même genre. Les Russes ne veulent pas détruire les ponts. Ils veulent juste confirmer qu'ils peuvent arrêter la logistique ukrainienne s'ils le souhaitent. Le moment choisi pour cela sera critique. Pas trop tôt car cela laisserait du temps pour des solutions de contournement. Pas trop tard car il serait difficile de tout faire en même temps.

Les attaques seront incapacitantes mais pas destructrices. Les Russes voudront que les ponts soient intacts pour plus tard. Cela suppose que les Ukrainiens eux-mêmes ne détruiront pas les ponts pendant la phase finale.

Quant à savoir pourquoi les ponts du Dniepr n'ont pas été détruits beaucoup plus tôt, il semble qu'il y avait deux raisons au début.

La première est évidente. Faute de négociations fructueuses, les Russes savaient dès le premier jour de leur OMS qu'ils devaient détruire tout ce que l'OTAN pouvait leur lancer. Les proxys et leur équipement. L'endroit le plus pratique pour cela était le Donbass, alors il fallait laisser les proxys et leur matériel traverser le Dniepr pour être détruits.

Cela parait un argument simpliste mais, en pratique, c'est ce qui s'est passé. Non seulement l'OTAN est maintenant à court d'hommes et de matériel, mais on peut considérer l'OMS comme une hémorragie systématique des ressources financières de l'OTAN. Les proxys doivent être financés. Sans l'argent occidental, ils auraient depuis longtemps négocié une reddition. Il devient de plus en plus difficile de les financer. En ce qui concerne le matériel, l'OTAN en manque et il est très coûteux d'en envoyer davantage.

Si les Russes avaient décidé de saigner l'OTAN à l'ouest du Dniepr, ils auraient été des imbéciles. Ils auraient couru partout sur un grand territoire à la recherche de concentrations d'hommes et d'équipements et auraient fait face à une guerre de maquis. Ce n'est pas un hasard si l'entraînement et les armes fournis par l'OTAN avant l'OMS étaient en grande partie destinés au combat pour de petites unités, comme cela aurait été nécessaire pour une guerre de maquis, et ce genre de guerre aurait coûté de très nombreuses pertes russes. En fait, l'OTAN s'attendait au tout début à ce que les Russes s'enlisent ainsi dans, comme on l'appelait à l'époque en Occident, "l'Afghanistan de la Russie."

Les Russes ont évité ce scénario. Il était plus simple de laisser les proxys et l'équipement venir à eux, sur les lieux de mise à mort à l'est du Dniepr, où ils pourraient être plus facilement éliminés. Par conséquent, il fallait laissez les ponts du Dniepr debout.

La deuxième raison est également évidente. C'est très bien de parler froidement de l'hémorragie des ressources de l'OTAN et d'examiner comment cela a été fait. Mais c'est un jeu de guerre impersonnel. Il n'envisage pas ce que c'est que d'être un pion sur ce Grand échiquier.  Récemment, j'ai lié à une vidéo dans laquelle Havrysho détaille (vidéo) l'ampleur des destructions résultant de l'utilisation de l'Ukraine par l'OTAN comme moyen d'attaquer la Russie. Les destructions sont si horribles et le nombre de morts si important qu'il est tout à fait possible que l'Ukraine cesse d'exister en tant que pays viable.

Depuis 2022, la grande question est de savoir combien de temps encore cela durera-t-il avant que l'OTAN laisse enfin nos proxys se tirer d'affaire ? Nous avons maintenant la réponse. Il ne semble pas que l'OTAN abandonnera, à moins d'y être obligée. Les politiciens américains et européens ont encouragé Kiev à alimenter les champs de la mort avec davantage d'hommes. En disant à Kiev d'abaisser l'âge du recrutement ou d'utiliser des femmes comme soldats, par exemple. Nous sommes généreux en effet avec la vie de nos proxys, tant que nous n'avons pas besoin de risquer la nôtre.  Cela continuera ainsi tant que l'OTAN pourra continuer.

Était-ce prévisible en 2022 et aux premiers stades de l'OMS ? Prévisible, oui, mais pas, à ce moment-là, inévitable. La destruction massive d'infrastructures cruciales n'est pas ce dont les Russes avaient besoin ou ce qu'ils voulaient faire jusqu'à ce qu'il devienne clair que la détermination de l'OTAN à utiliser l'Ukraine comme chien d'attaque, quel qu'en soit le coût pour les Ukrainiens, n'avait pas de limites.

Jusqu'à ce que cela devienne inévitablement clair, il fallait laisser autant d'infrastructures que possible debout. C'est, je crois, la deuxième raison pour ne pas démolir les ponts du Dniepr dès le début, ou du tout si possible, et avec la première raison, cela explique ce qui est souvent considéré comme un échec de la Russie de ne pas l'avoir fait au début.

En regardant au-delà des ponts du Dniepr, ces raisons expliquent également en partie la conduite russe de leur OMS jusqu'à ce jour. À défaut de négociation, cela allait toujours être une mouture lente. Car cela va durer longtemps avant d'épuiser l'OTAN.


English Outsider

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

https://lesakerfrancophone.fr/la-guerre-dusure-contre-lotan-attaques-contre-des-ponts-en-ukraine
#65
Europe / Trump et le Grønland : une con...
Last post by JacquesL - 04 Octobre 2026, 11:23:41 PM
Trump et le Grønland : une concession danoise pro-OTAN et anti-russe


par Finian Cunningham

Le projet de Trump visant à militariser l'Arctique, sous la pression des Européens, est un autre signe inquiétant parmi tant d'autres.

James Jatras, analyste chevronné de la politique étrangère américaine, explique en quoi le récent accord de sécurité conclu entre Trump et le Danemark au sujet du Grønland sert en réalité à apaiser les tensions au sein de l'OTAN.

Et à permettre au bloc militaire occidental de rester pleinement concentré sur la Russie.

La signature d'un nouvel accord de sécurité avec la première ministre danoise Mette Frederiksen en marge de l'Assemblée générale des Nations unies, le 22 septembre, a semblé plutôt surprenante. Mme Frederiksen a été photographiée souriante aux côtés de Trump, alors qu'il y a quelques mois à peine, la dirigeante danoise et d'autres gouvernements européens dénonçaient les menaces de Trump d'annexer le Grønland.

Cette île de l'Arctique recèle d'abondantes ressources minérales inexploitées, notamment des terres rares. Trump a présenté cette annexion comme une initiative bienveillante des États-Unis destinée à assurer leur protection face à la Russie et à la Chine. Il s'était auparavant moqué des capacités de défense du Danemark, les qualifiant de «deux traîneaux à chiens».

Rappelons qu'au début de l'année, Trump a menacé de se retirer de l'OTAN si les États-Unis n'obtenaient pas le contrôle total du Grønland. Les Européens se sont alors empressés de soutenir Copenhague, et se sont engagés à envoyer des troupes au Grønland pour défendre la souveraineté danoise.

Mais avec ce nouvel accord de sécurité, toutes les critiques semblent s'être dissipées. La première ministre danoise Frederiksen sourit comme le «chat de Cheshire», et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a évidemment applaudi le renforcement renouvelé de l'OTAN.

Jatras affirme que Trump n'obtient aucun accès significatif aux vastes ressources naturelles du Grønland à la suite de ce nouvel accord. Le Danemark conserve toujours sa souveraineté sur l'île arctique, bien qu'il la décrive comme un territoire autonome sous administration grønlandaise.

Ce que Trump gagne, c'est une militarisation accrue du territoire arctique par les États-Unis, soit exactement ce que souhaitent les membres européens de l'OTAN.

Washington prévoit d'augmenter le nombre de bases militaires américaines au Grønland et d'y installer un bouclier antimissile appelé «Golden Dome». Cette militarisation risque fort d'exacerber les tensions déjà vives avec Moscou, car elle pourrait exposer davantage la Russie à une attaque nucléaire depuis un nouveau front dans l'Arctique.

Les dirigeants européens de l'OTAN n'apprécient pas Trump, note Jatras, mais ils craignent que son comportement anticonformiste ne sape l'unité de l'alliance transatlantique, qui à son tour fragilise l'agenda anti-russe.

En laissant croire à Trump qu'il exerce un contrôle accru sur la sécurité du Grønland, le Danemark et les autres faucons européens de l'OTAN renforcent l'unité d'une alliance dont la priorité absolue est d'intensifier la stratégie anti-russe, principalement matérialisée par la guerre par procuration en Ukraine.

D'autres questions sont abordées dans cet entretien : les rares efforts diplomatiques déployés à Washington depuis la fin de la Guerre froide, la duplicité de l'administration Trump qui prétend vouloir la paix avec Moscou tout en ne prenant aucune mesure pour y parvenir — bien au contraire — comme en témoignent la résiliation des traités de contrôle des armements et la militarisation de l'Arctique.

Jatras est pessimiste quant aux chances que la classe politique américaine et européenne trouve une issue aux relations de plus en plus dangereuses avec la Russie. Il considère que la seule voie possible passe par un effondrement interne total de l'Occident, suivi d'un renouvellement de la classe dirigeante.

La dynamique actuelle et l'absence de diplomatie en Occident ne mènent qu'à la guerre.

Et le projet de Trump de militariser l'Arctique, sous la pression des Européens, n'est qu'un signe inquiétant parmi tant d'autres.


Source : Strategic Culture Foundation via Spirit of Free Speech

https://reseauinternational.net/trump-et-le-groenland-une-concession-danoise-pro-otan-et-anti-russe/
#66
Société / La Palestine change la signifi...
Last post by JacquesL - 03 Octobre 2026, 11:32:34 PM
La Palestine change la signification du fait d'être blanc



par Karim

La «blancheur» — inventée il y a quatre siècles par la classe des Epstein de l'époque — est la raison pour laquelle les pays occidentaux exterminent les non-Européens sans ciller. La Palestine est le miroir dont nous ne pouvons plus détourner le regard.

Le chemin du retour

La plupart d'entre vous se souviennent encore de ce que l'on ressentait en étant enfant. Pas des souvenirs précis, mais de la texture même de ce vécu. La façon dont le monde semblait immense alors que l'on s'y sentait tout petit. La manière dont le trajet de retour de l'école pouvait prendre des allures de petite expédition. La façon dont des inconnus — des adultes que l'on ne connaissait pas — exerçaient un pouvoir silencieux, déterminant si ce trajet serait rassurant ou effrayant.

Quand vos parents ne sont pas là, que vous êtes à l'école, dans un bus ou devant le comptoir d'un magasin en train de compter vos pièces, vous êtes confiés, sans l'avoir choisi, aux adultes qui se trouvent là par hasard. Vous êtes innocents, au sens le plus littéral du terme. Vous dépendez entièrement de la moralité et de la bienveillance des grandes personnes que vous croisez.

La plupart d'entre nous avons eu de la chance. L'enseignant était patient. Le voisin faisait un signe de la main. Le commerçant souriait et glissait un bonbon supplémentaire sur le comptoir. Nous avons survécu à notre enfance parce que les adultes qui nous entouraient — la plupart d'entre eux — ont choisi de faire preuve de douceur envers un être petit et inachevé.

J'y pense lorsque je songe aux enfants de Gaza. Des dizaines de milliers d'entre eux, selon des estimations prudentes, sont devenus orphelins au cours des deux dernières années. Bien d'autres ont été détenus, déplacés, parqués, séparés de ce qu'il restait de leur famille, soumis aux procédures des points de contrôle et des centres de détention par des soldats en uniforme.

Pour ces enfants, les adultes qui détiennent désormais ce pouvoir silencieux — celui de décider si la journée sera supportable — sont des soldats israéliens. Beaucoup de ces soldats sont de jeunes hommes et femmes qui ont grandi à Tel-Aviv ou à Jérusalem, ou qui sont arrivés par avion depuis Brooklyn, Paris, Londres ou Johannesburg. Ils sont, pour reprendre le vocabulaire racial de notre époque, très souvent blancs. Ils sont le fruit d'une éducation, d'une scolarité et d'une culture cinématographique occidentales. Ce sont les adultes dont ces enfants dépendent.

Et ils ne sont pas bienveillants.

Ils ne sont pas bienveillants parce qu'ils ont été conditionnés, bien avant d'enfiler l'uniforme, à voir l'enfant qui se trouve face à eux comme autre chose qu'un enfant. Pas comme un petit être rentrant chez lui à pied. Pas comme un gamin innocent. Mais un animal, pour reprendre les termes de leur propre ministre de la Défense. Une menace démographique. Un futur terroriste. Un problème à déplacer, à contenir ou à éliminer. Et, dans un trop grand nombre de cas documentés, un corps à utiliser pour leur plaisir sexuel.

Il ne s'agit pas d'une défaillance individuelle, propre à tel ou tel soldat. C'est une psychologie de masse, une vision du monde entière, instaurée par des siècles d'un projet racial spécifique. Et cette psychologie — aussi inconfortable soit-il de l'admettre — ne réside pas uniquement chez les soldats israéliens. Elle habite, sous des formes plus aisément niables, presque tous ceux qui ont été façonnés par l'Occident moderne. C'est la psychologie de la « blanchité ». Et la Palestine est le lieu où l'on ne peut plus détourner le regard.

«James Baldwin a vu cela avec une clarté effroyable : tant que vous vous croyez blanc, il n'y a aucun espoir pour vous.»


L'invention de la «blancheur»

La première chose à comprendre — et que l'on enseigne rarement à l'école — est que l'identité « blanche » n'est ni ancienne, ni une question de lignée, ni une culture. Elle a été fabriquée, tout à fait délibérément, par les élites coloniales au XVIIe siècle.

Les historiens soulignent des épisodes tels que la rébellion de Bacon en 1676 : des travailleurs européens pauvres et des Africains réduits en esclavage s'y étaient alliés contre la classe des propriétaires terriens ; en réponse, ces derniers inventèrent des catégories juridiques pour les diviser. Des Européens de toutes origines (Anglais, Irlandais, Allemands, Écossais) — dont beaucoup se méprisaient depuis des générations — se virent proposer une nouvelle identité, celle de «Blanc», assortie d'un ensemble de privilèges mineurs et de la garantie de l'existence d'une classe inférieure permanente située au-dessous d'eux.

D'autres chercheurs abordent la question sous un angle moins centré sur les États-Unis. Le sociologue néerlandais Jan Breman a retracé la «grammaire raciale» de l'empire néerlandais, première puissance coloniale à exercer une hégémonie mondiale avant d'être supplantée par les Britanniques. Ce sont les Néerlandais qui ont légué au monde le terme «apartheid», apparu en Afrique du Sud. Au parlement, les responsables politiques néerlandais évoquaient ouvertement l'infériorité raciale des Indonésiens face à ce qu'ils nommaient «l'homme blanc».

Ces hommes réduisaient des êtres humains en esclavage et violaient des filles et des garçons locaux par pur divertissement. À tous égards, ils constituaient l'équivalent, pour leur siècle, de la caste des Epstein. Ils découvrirent que le moyen le plus simple de rendre leur dépravation invisible consistait à inventer une identité — la «blancheur» — capable d'inverser la réalité par décret :
Être blanc, c'était être civilisé et vertueux. Être victime de l'homme blanc, c'était être barbare, arriéré et taillable et corvéable à merci.

En somme, la blancheur était une technologie politique. Un outil destiné à briser la solidarité et à légitimer les abus. Elle visait un double objectif : amener les Européens ordinaires — qui avaient pourtant toutes les raisons matérielles de soutenir les colonisés — à s'identifier plutôt au colonisateur (à l'instar des Blancs pauvres qui, aujourd'hui aux États-Unis, votent pour des milliardaires comme Trump en se fondant sur la couleur de peau). Cela a érodé l'empathie envers ceux dont la peau était différente, permettant qu'ils soient réduits en esclavage, déplacés, violés et tués sans que la conscience du public occidental ne prenne jamais vraiment la mesure de ces exactions — tout comme, aujourd'hui, les Occidentaux font défiler les images sans s'y attarder : violences sexuelles et tortures dans les centres de détention de l'ICE, bombes s'abattant sur le Liban, poursuite implacable de la «guerre contre le terrorisme». C'est le système qui agit conformément à sa raison d'être.

James Baldwin l'avait perçu avec une lucidité effrayante : tant que vous vous croyez blanc, écrivait-il, il n'y a aucun espoir pour vous. Ce n'était pas une insulte de sa part. Il voulait dire que la «blancheur» n'est pas un héritage à défendre, mais un piège dont il faut s'extraire. Et pourtant, combien d'entre vous, en lisant cet article, se sont déjà interrogés sur cette identité ? Combien, invités à se décrire, ont recours à l'affirmation « je suis blanc » comme s'il s'agissait d'une réalité biologique, plutôt que d'une invention vieille de quatre siècles, inscrite dans la loi par des hommes qui faisaient le commerce d'enfants ?

«Le simple fait d'évoluer dans le monde en sachant que l'on est perçu et classé comme un être humain placé au-dessus des autres semble suffire. Suffire à occulter, sur le plan psychologique, le prix payé en sang par autrui.»

Une fois que l'on envisage la «blanchité» sous cet angle — non comme une vérité intrinsèque liée au corps, mais comme un projet auquel on a été associé —, tout le reste de cet essai en découle logiquement.


La Palestine n'est pas une exception. Elle illustre le modèle prévisible de l'Occident.

Le chercheur Patrick Wolfe a défini le colonialisme de peuplement non pas comme un événement ponctuel, mais comme une structure dont la logique interne est celle de l'élimination. Le colon ne cherche pas avant tout à exploiter le corps de l'autochtone, comme c'était le cas dans les formes anciennes de colonialisme. Il convoite la terre et veut donc voir disparaître l'autochtone. Le faire disparaître par l'expulsion, par la loi, par l'ingénierie démographique, par la famine ou par le meurtre.

Si cette description vous fait tressaillir lorsqu'elle est appliquée à la Palestine, elle devrait susciter la même réaction à propos de la fondation des États-Unis, du Canada, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, de l'Algérie française, de l'Argentine, de la Rhodésie ou de l'Afrique du Sud sous l'apartheid. Le vocabulaire employé est quasi identique dans tous ces cas : terre vide, faire fleurir le désert, mission civilisatrice, une villa dans la jungle. Ces expressions n'ont pas été inventées en 1948 ; elles sont l'héritage de siècles d'expansion européenne, transmises comme des biens de famille.

Ce qui rend la situation en Palestine particulièrement insupportable pour le public occidental, c'est qu'elle se déroule sous nos yeux, en temps réel et en haute définition, sur les téléphones que nous avons dans la poche ; elle s'accompagne des mêmes justifications que celles invoquées par nos arrière-grands-parents, prononcées par des hommes bien habillés. La Palestine agit comme un miroir tendu à l'Occident ; l'image qui s'y reflète est intolérable, et c'est pourquoi tant de personnes classées comme «blanches» choisissent de détourner le regard.


Le sionisme et l'offre de la «blanchité»

C'est un passage délicat, mais indispensable à tout récit honnête sur ce sujet. Pendant des siècles, les Juifs européens ont été violemment racialisés et exclus de la catégorie des Blancs en Europe, un processus qui a culminé avec la Shoah. Le sionisme politique est né au cœur de cette fournaise raciale européenne. Ses premiers architectes, parmi lesquels Herzl et Jabotinsky, décrivaient ouvertement leur mouvement comme un avant-poste de la civilisation européenne dans ce qu'ils qualifiaient d'Orient barbare. En substance, le projet offrait la «blancheur» à un peuple qui en avait été brutalement privé, à la condition qu'il assume le rôle de colonisateur face à un autre peuple.

L'historien Ilan Pappé a retracé la manière dont ce pacte s'est reproduit au sein de la société israélienne. Au sommet se trouvent les Juifs ashkénazes blancs d'origine européenne ; viennent ensuite les Juifs mizrahim originaires de pays arabes, puis les Juifs éthiopiens, suivis des citoyens palestiniens d'Israël. Quant aux Palestiniens des territoires occupés, ils se situent totalement en dehors de ce contrat racial.


La machine de communication de Tsahal saisit parfaitement le pouvoir de la «blancheur». Jolies, blanches, souriantes, en uniforme : une image conçue pour susciter la sympathie de l'Occident, avant même que ne soit posée la moindre question sur ce que fait concrètement cet uniforme.

C'est là la logique raciale de l'Occident, importée et adaptée au contexte local. La tragédie de la Palestine ne réside pas dans le fait que les Juifs auraient été transformés en oppresseurs par une quelconque tare naturelle. La tragédie est que la psychologie de la « blanchité » — celle-là même qui avait systématiquement massacré les Juifs européens — leur a été offerte en récompense ; un mouvement a accepté cette offre, et les Palestiniens en paient le prix depuis lors.

La blanchité s'est révélée être l'instrument de division (« diviser pour mieux régner ») le plus efficace jamais conçu par l'élite coloniale.

«Dans nos cultures de la blanchité, les cheveux blonds et les yeux bleus sont associés à l'humanité et à l'héroïsme. Nous l'enseignons aux enfants à travers les contes de fées. Nous privilégions ces traits dans le casting de nos films et dans nos dessins animés. Pourtant, dans notre imaginaire, ces mêmes caractéristiques auraient tout aussi légitimement pu être associées à des siècles de génocides, d'esclavage, de massacres de masse et de viols systématiques de femmes et d'enfants colonisés.»


Edward Said.


L'orientalisme et les morts qui ne comptent pas
 
Edward Said nous a donné le mot pour désigner la manière dont l'Occident imagine l'Orient : l'orientalisme. Dans cette représentation, l'Arabe est irrationnel, tribal, violent, sensuel, archaïque, fourbe. Il n'est pas un citoyen moderne, doté de droits et de revendications, avec une mère qui l'aime. Il est un archétype. Et une fois qu'un être humain a été réduit à un archétype, il peut être tué par milliers sans que sa mort ne suscite la même résonance qu'une autre.

La «guerre contre le terrorisme» a tué des millions d'Arabes. Qui prononce leurs noms ? Qui organise des marches pour eux ? Pendant ce temps, le 11 septembre est solennellement commémoré chaque année et, lorsque douze personnes ont été tuées à *Charlie Hebdo* à Paris, les dirigeants du monde entier ont défilé bras dessus bras dessous dans les rues, dans une mise en scène du deuil.


La manifestation hypocrite de deuil de la part de dirigeants mondiaux — criminels de guerre — après le meurtre de douze Français lors de ce qui a été qualifié d'attentat contre Charlie Hebdo.

Judith Butler appelle cela la «pleurabilité» (ou la capacité à faire l'objet d'un deuil collectif) : quelles vies, une fois éteintes, suscitent le deuil dans la sphère publique, et lesquelles ne le suscitent pas. Le déséquilibre du traitement médiatique occidental entre les civils ukrainiens et palestiniens a rendu cette hiérarchie brutalement visible aux yeux du grand public. Des journalistes, en direct à la télévision, ont déclaré ouvertement qu'il était choquant de voir des réfugiés ukrainiens parce qu'ils avaient les yeux bleus et les cheveux blonds et qu'ils «nous ressemblaient». Ils ne réalisaient pas qu'ils étaient en train de décrire, en une seule phrase, l'ordre racial suprémaciste blanc propre au colonialisme occidental.

Dans nos cultures fondées sur la blanchité, les cheveux blonds et les yeux bleus sont associés à l'humanité et à l'héroïsme. Nous l'enseignons aux enfants à travers les contes de fées. Nous privilégions ces traits dans le casting de nos films et dans le dessin de nos dessins animés. Pourtant, ces mêmes caractéristiques auraient tout aussi bien pu être associées, dans notre imaginaire, à des siècles de génocide, d'esclavage, de massacres de masse et de viols systématiques de femmes et d'enfants colonisés. Si tel n'est pas le cas, ce n'est pas un hasard.

Les hommes qui ont inventé la blanchité ont eu l'habileté d'associer leur propre apparence à la bonté ; ils ont agi exactement comme les rois et les reines qui veillaient à ce que leurs dépravations soient réécrites sous forme de contes de fées — où le prince «choisit» une pauvre villageoise pour lui offrir une vie de bonheur et d'opulence, plutôt que de la sélectionner pour subir les sévices qui constituaient en réalité son sort.

Si les enfants palestiniens ne suscitent pas le deuil, ce n'est pas en raison de leurs actes. Ils ne le suscitent pas en raison d'une identité vieille de quatre siècles qui détermine, par avance, quelles larmes seront jugées dignes de faire l'actualité. La couleur de leurs yeux et de leur peau ne correspond pas à cette identité. Le piège est si total que les Palestiniens eux-mêmes — dans les publications qu'ils partagent ou les visages qu'ils montrent au monde — se tournent parfois instinctivement vers la victime à la peau la plus claire ; comme s'ils croyaient eux aussi, sans s'en rendre compte, que la souffrance de leurs frères et sœurs à la peau plus sombre avait moins de valeur.




L'Irlande et ceux qui ont failli y échapper

Je suis mal à l'aise face aux louanges incessantes adressées à l'Irlande, car ce pays a plusieurs visages. L'Irlande constitue un cas fascinant en Europe : c'est le seul pays du continent à conserver une mémoire vivante et non résolue de la colonisation anglaise, de la famine délibérément aggravée par des décisions politiques, de la colonisation de peuplement (*plantation*), des viols et de l'exploitation des enfants, de la partition et d'une langue qu'on a failli éradiquer. C'est cette mémoire qui explique pourquoi la sympathie du public irlandais pour la Palestine est plus profonde et plus ancienne qu'ailleurs en Europe occidentale. Lorsque les Irlandais regardent ce qui se passe à Gaza, une part de la conscience collective nationale se souvient.

Pourtant, l'État irlandais continue de conclure des accords en coulisses. L'aéroport de Shannon continue d'assurer le ravitaillement en carburant des avions. Les échanges commerciaux avec les entreprises israéliennes de technologie et d'armement se poursuivent. Il est important de le dire ouvertement, car cela révèle un fait majeur : même là où la mémoire populaire résiste avec le plus de vigueur à la psychologie de la « blanchité », la force d'attraction structurelle de l'alignement sur l'Occident, de l'appartenance à l'UE et de l'ordre transatlantique finit par orienter la politique de l'État vers la complicité.

Dans son ouvrage *How the Irish Became White* (Comment les Irlandais sont devenus blancs), Noel Ignatiev a retracé la manière dont les immigrants irlandais en Amérique, au XIXe siècle, ont subi des pressions — et ont fini par choisir — de troquer la solidarité avec les Noirs américains contre leur intégration dans la catégorie des « Blancs ». L'Irlande vit aujourd'hui une version plus restreinte et plus subtile de cette même épreuve. Dans l'ensemble, sa population soutient les Palestiniens. Pourtant, à Dublin, des extrémistes de droite s'en prennent à leurs voisins noirs et musulmans, tandis que l'État cède discrètement aux exigences d'Israël. Le fossé entre ces deux Irlandes constitue l'une des situations politiques les plus intéressantes sur le plan moral en Europe et illustre, une fois de plus, le pouvoir de division inhérent à la «blanchité».


Le salaire de la blancheur au XXIe siècle

W. E. B. Du Bois, en écrivant sur le Sud des États-Unis, a mis le doigt sur un point crucial. Les Blancs pauvres, exploités sur le plan matériel par les mêmes propriétaires terriens qui exploitaient les travailleurs noirs, ne se sont pas révoltés à leurs côtés. Pourquoi ? Parce qu'ils percevaient, selon lui, un salaire psychologique. Un salaire lié au statut. Un salaire découlant de leur appartenance au camp des vainqueurs de la ligne de couleur, alors même qu'ils ne possédaient rien d'autre.

Il y a quelque chose d'enivrant, pour un nombre considérable de personnes, à se voir placer plus haut dans la hiérarchie raciale. Même pour ceux qui savent, au fond d'eux-mêmes, que cette hiérarchie est un mensonge absolu. Le simple fait de traverser le monde en sachant que l'on est perçu et classé comme un être humain situé au-dessus des autres semble suffire. Suffire à occulter, sur le plan psychologique, le prix payé en sang par autrui.

On peut observer cette addiction à la blancheur dans des moments anodins, presque involontaires. Observez un touriste occidental dans un pays non blanc, surtout lorsqu'une personne locale lui témoigne de la chaleur. Ce léger relèvement du menton. Ce regard qui s'adoucit avec une demi-seconde de retard, comme si la bienveillance devait être assimilée avant de pouvoir être accueillie. Ce sourire qui s'étire un peu trop largement. Cette voix qui monte d'une demi-octave pour prendre un ton chantant — «merci, merci beaucoooup» —, la main posée sur la poitrine, cette petite inclinaison du buste qui n'est pas tout à fait une révérence. Une mise en scène de l'humilité qui, si l'on y regarde de près, s'avère être tout le contraire : l'acceptation gracieuse d'un hommage. Il se joue quelque chose dans ces échanges, et je soupçonne que les deux parties le ressentent.

Et puis, il y a ce réflexe de regroupement. Cette attirance silencieuse et automatique des Blancs vers d'autres Blancs — dans les aéroports, les auberges de jeunesse, les bars fréquentés par les expatriés ou les halls d'hôtel, dans les villes où ils constituent une minorité visible. Ce soulagement qui se lit sur le visage lorsqu'une autre personne blanche entre dans la pièce. Les épaules qui se relâchent. La voix qui retrouve son registre habituel. C'est, je le soupçonne, l'un des rares moments où beaucoup de Blancs ont le sentiment de pouvoir enfin souffler. La représentation peut cesser. Ils se retrouvent, le temps d'un instant, simplement entre eux.

Et ce soulagement recèle un signe révélateur. Observez ce qui se passe lorsqu'une personne blanche, au sein de ce groupe, tient des propos dénigrants à l'égard des habitants du pays où ils se trouvent : une blague, une plainte, une généralisation lassée. Observez les visages des autres Blancs présents. La plupart ne protesteront pas. Beaucoup riront, esquisseront un rire ou afficheront ce petit sourire de connivence qui signifie : «Oui, nous sommes entre nous, nous pouvons le dire ici.» Quelques-uns se mureront dans un silence qui ne traduit pas tout à fait un désaccord. Presque personne ne brisera le cercle. Le code prévaut. Ce silence est le prix à payer pour appartenir au groupe.

C'est dans ce silence que réside la «blanchité». Non pas dans l'insulte — que la plupart des Blancs d'aujourd'hui ne prononceraient jamais —, mais dans la microseconde de complicité qui suit l'insulte proférée par un autre : cette décision, généralement inconsciente, de privilégier le confort ambiant au détriment de la dignité des personnes visées. C'est un geste infime. C'est aussi, lorsqu'il se répète dans des millions de lieux à travers les siècles, ce qui constitue la structure tout entière.

Le «salaire psychologique» n'a pas disparu. Il s'est mondialisé. Aujourd'hui, les populations occidentales sont rémunérées — dans la monnaie de l'image de soi — pour croire qu'elles appartiennent à la classe supérieure, au monde civilisé, au monde démocratique, au camp de l'histoire qui représente, tout compte fait, une force bénéfique. Le héros hollywoodien. Le protagoniste de jeu vidéo aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Les John Wayne, les Clint Eastwood, les George Clooney. La mâchoire carrée de la conscience occidentale.


Un soldat de Tsahal avec sa fille. C'est systématiquement à cela que ressemblent les héros des films hollywoodiens. Il devient évident que cette ressemblance vise à nous amener à percevoir psychologiquement de l'innocence dans cette apparence précise. Elle a pour but de nous aveugler sur le fait que, dans la réalité, ce sont trop souvent des personnes arborant ce type d'apparence qui sont les méchants.

La Palestine fait voler en éclats cette illusion. Regarder Gaza avec honnêteté, c'est comprendre que la civilisation à laquelle on vous a dit appartenir est prête à financer, armer et protéger diplomatiquement le massacre, la torture et le viol d'enfants. C'est constater, de ses propres yeux, qu'en ce siècle, le camp des blonds aux yeux bleus est celui de la barbarie. La caste des Epstein. Les familles royales. Les politiciens «démocratiquement élus». Le camp dépourvu de conscience morale fonctionnelle. C'est cette rupture qui empêche tant de gens de soutenir le regard. Ce n'est pas une question de sensibilité excessive ; c'est que regarder leur coûterait leur identité.


Ce que signifie remettre en question la «blancheur»

Remettre en question la blancheur ne revient pas à vous demander de vous haïr. Ma mère est blanche et a les yeux bleu clair. Ma sœur est blonde aux yeux bleus. Il ne s'agit pas de votre apparence physique. On ne vous demande pas de jouer la comédie de la culpabilité. Ce n'est ni une exigence de confession ni un concours de honte.

C'est quelque chose à la fois de plus difficile et de plus simple. Il s'agit de vous demander de vous désidentifier d'une fiction politique immorale qui s'est construite, dès le premier jour, sur la déshumanisation d'autrui. Je vous demande — non, je vous exhorte — à considérer que c'est la catégorie elle-même qui pose problème. Que s'en extraire n'est pas une perte, mais un retour. Un retour à quelque chose de plus ancien et de plus vrai que cette invention du XVIIe siècle. Un retour vers le reste de l'humanité et vers la profonde parenté que nous partageons tous en tant qu'êtres humains, et non en vertu de la mélanine de notre peau.

La Palestine est le lieu où cette prise de conscience devient inévitable. Car les enfants parqués, violés, déportés, affamés et ensevelis à Gaza subissent ce sort pour une raison qui remonte à toutes les frontières coloniales, à toutes les plantations, à toutes les réserves, à toutes les lignes de partition tracées par une main européenne sur une carte de terres lointaines. Cette situation perdure à cause d'une fiction. Cette fiction, c'est la blancheur. Et cette fiction est entretenue, en fin de compte, par des gens ordinaires dans des pays ordinaires, discrètement rétribués — en termes de statut et d'image de soi — pour détourner le regard de ses conséquences.


Un enfant palestinien, seul.


Le chemin du retour

Je pense à l'enfant, sur le chemin du retour. Je songe à quel point une vie entière peut dépendre de l'adulte qui se trouve là, par hasard. Et je me dis que la question politique la plus importante qu'une personne élevée en Occident puisse se poser aujourd'hui est une question très ancienne.

Lorsque l'enfant palestinien lève les yeux vers vous, qu'avez-vous appris à voir ?

Et êtes-vous prêt, enfin, à voir autre chose ?

Si c'est le cas, vous aussi, vous rentrez chez vous.


Source : bettbeat via Marie-Claire Tellier


https://reseauinternational.net/la-palestine-change-la-signification-du-fait-detre-blanc/
#67
Histoire / L’Occident des valeurs commet ...
Last post by JacquesL - 03 Octobre 2026, 11:01:35 PM
L'Occident des valeurs commet un suicide collectif – De l'essor au déclin



par Franz Ferdinand

Nous prenons de plus en plus conscience que nous vivons un changement d'époque. L'Occident des valeurs est sur le point de céder à d'autres acteurs son rôle dirigeant sur cette planète. Bien entendu, il ne le fait pas volontairement. Les deux guerres actuelles, en Ukraine et au Moyen-Orient, sont les conflits apparemment inévitables qui marquent le début de la fin d'une époque.

La question est de savoir si la fin de la domination occidentale est inévitable, si elle aurait pu être empêchée ou s'il est encore possible de l'éviter.

Décadence, bureaucratie et élites: l'anatomie du déclin

Les principaux adversaires dans cette lutte visant à évincer l'Occident des valeurs sont précisément des pays qui, au cours de leur histoire, ont déjà atteint un apogée avant de s'effondrer pour diverses raisons: la Chine, l'Inde, la Perse et la Russie.

La fin des grands empires et des grandes civilisations est suffisamment bien connue grâce à l'histoire. La question se pose donc: qu'est-ce qui provoque la chute d'un grand empire ou d'une civilisation? Les causes sont-elles différentes à chaque fois, ou existe-t-il des schémas fondamentaux récurrents qui conduisent au déclin?

D'autres penseurs se sont déjà penchés sur ces questions:

Glubb, Spengler, Tainter et Turchin : ce qu'ils disent de notre déclin


1. Sir John Bagot Glubb

Sir John Bagot Glubb passa la majeure partie de sa vie comme soldat dans les déserts du Moyen-Orient. Il publia un essai intitulé The Fate of Empires and Search for Survival.

Il distingua six âges que traverse un empire :

– D'abord un âge des pionniers: des hommes pauvres, endurcis et intrépides qui surgissent de nulle part.
– Ensuite, un âge des conquêtes.
– Puis un âge du commerce, au cours duquel les épées se transforment en livres de comptes.
– Vient ensuite un âge de l'abondance, où les livres de comptes conduisent au confort.
– Puis un âge de l'intellect, au cours duquel des personnes vivant dans l'aisance commencent à se disputer sur tout.
– Et enfin un âge de la décadence. [Remarque: c'est là que nous nous trouvons actuellement!]





Glubb remarqua qu'aucune civilisation n'avait jamais eu le sentiment de se trouver en déclin. Les personnes qui vivaient durant le dernier âge ne le percevaient pas comme une fin. Elles le considéraient comme un raffinement et un progrès, comme le moment le plus avancé et le plus intelligent jamais atteint par leur culture. L'automne donne l'impression d'être le sommet. Voilà le piège.


2. Oswald Spengler

Un professeur allemand nommé Oswald Spengler avait déjà compris la même chose soixante ans avant Glubb. Il le vit encore plus clairement – et devint ainsi l'un des hommes les plus détestés de la vie intellectuelle européenne.



En 1918, dans une Allemagne qui venait de perdre une guerre, il écrivit un livre intitulé Le Déclin de l'Occident. Il y affirma quelque chose auquel personne n'était préparé: ce n'était pas seulement l'Allemagne qui arrivait à son terme, mais l'Occident tout entier – et cela depuis déjà un certain temps. L'argument de Spengler reposait sur une distinction que presque personne ne fait encore aujourd'hui. Une culture, disait-il, est quelque chose de vivant. Elle croît et possède une âme. Elle produit des cathédrales, des mathématiques et de la musique en vertu d'une nécessité intérieure qu'elle-même ne saurait même nommer.

Une civilisation, en revanche, est ce que devient une culture lorsqu'elle cesse de croître. Elle est la coquille durcie d'une formation qui a achevé son devenir et ne peut désormais plus qu'administrer, gouverner et dépérir.

La culture est le printemps et l'été. La civilisation est l'hiver qui leur succède.

Selon les calculs de Spengler, l'Occident entra dans son hiver aux alentours de 1800. Nous nous y trouvons depuis deux siècles. Nous l'appelons simplement «modernité».

La première folie: résoudre chaque problème jusqu'à ce que les solutions tuent la société


3. Joseph Tainter

L'anthropologue américain Joseph Tainter publia en 1988 un ouvrage intitulé L'Effondrement des sociétés complexes. Sa réponse à la question de la chute des civilisations était si sobre qu'elle ne ressemblait guère à de l'histoire.

Les civilisations, soutenait-il, ne meurent pas de décadence. Elles ne meurent pas non plus à cause des barbares. Elles meurent parce qu'elles résolvent des problèmes.

Cela fonctionne de la manière suivante: une société se trouve confrontée à un problème – une sécheresse, une guerre frontalière ou une pénurie. Elle le résout en créant davantage de complexité: un nouveau service administratif, un nouvel impôt, une nouvelle classe de spécialistes ou une armée plus nombreuse. La solution fonctionne, tout le monde en est reconnaissant, et la société est désormais un peu plus complexe qu'auparavant.





Puis survient le problème suivant, et la réponse est la même: davantage de structures, davantage d'administration, davantage de niveaux entre la personne munie d'une pelle et celle qui prend les décisions concernant les pelles. Pendant longtemps, cela est rentable. Chaque unité supplémentaire de complexité créée rapporte plus qu'elle ne coûte. C'est ainsi que la croissance est ressentie de l'intérieur.

Mais, à un certain moment, la courbe s'infléchit. Chaque nouvelle solution coûte un peu plus et rapporte un peu moins. La bureaucratie nécessaire au fonctionnement de la bureaucratie s'accroît. Les problèmes simples ont été résolus depuis longtemps, et seuls les problèmes coûteux demeurent.

Finalement, la société atteint un point que Tainter qualifia de rendement marginal décroissant de la complexité. À partir de ce moment, elle doit dépenser toujours davantage simplement pour rester là où elle se trouve déjà – non pour progresser, mais seulement pour maintenir l'état existant.

Rome en est le cas d'école, et les détails sont de nature à mettre mal à l'aise. Au IIIe siècle, l'Empire n'était plus maintenu que par des mesures d'urgence. En une seule génération, Dioclétien doubla approximativement la taille de l'armée et de la bureaucratie afin d'empêcher l'effondrement des frontières.

Il fallait bien que quelqu'un paie. La charge fiscale pesant sur les paysans augmenta donc à tel point qu'il devint finalement moins coûteux d'abandonner ses propres terres que de continuer à les cultiver. Tant de personnes le firent que les Romains avaient un terme juridique spécifique pour désigner les champs vides: Agri Deserti – terres abandonnées.

[Remarque: de nos jours, des entreprises fuient l'Union européenne vers l'Amérique, Dubaï ou la Chine afin d'échapper à l'horreur bureaucratique de l'UE !



La teneur en argent des pièces romaines passa d'environ 90% sous Néron à moins de 5% dans les années 260, parce que l'État payait ses soldats avec une monnaie dont il diminuait toujours davantage et en toute discrétion la teneur en métal précieux.

Et voici le détail par lequel Tainter conclut ce cas:

[Remarque: dans l'Occident des valeurs, le prix de l'or a été multiplié par cent au cours des cinquante dernières années.]

Vers l'an 440, un prêtre de Gaule, nommé Salvien, écrivit un pamphlet furieux sur ce qu'il observait autour de lui. Les Romains ordinaires, rapportait-il, fuyaient chez les barbares – non pas parce qu'ils étaient faits prisonniers, mais de leur plein gré. Ils préféraient vivre sous les Goths et les Francs plutôt que sous leur propre gouvernement. Car quoi que les barbares leur prissent, c'était moins que ce que Rome leur prenait.

Salvien comprit qu'ils préféraient vivre libres sous l'apparence de la captivité plutôt que captifs sous l'apparence de la liberté. Lorsque les barbares finirent par envahir l'Empire, qu'envahirent-ils donc? Une entité dont la préservation était devenue si coûteuse que ses propres citoyens n'en voulaient plus.

Le terme employé par Tainter pour désigner ce qui se produisit ensuite est celui d'«économisation». De son point de vue, l'effondrement n'est pas un échec. Il s'agit d'une décision rationnelle prise simultanément par des millions de personnes: celle de ne plus payer pour un niveau de complexité qui ne produit plus aucun rendement. La folie ne résidait jamais dans une décision isolée. Chaque nouveau service administratif avait un sens. Chaque nouvel impôt était nécessaire. Chaque niveau supplémentaire constituait une solution à un problème réel.

[Remarque: de nos jours, c'est pire, car nous résolvons principalement des problèmes fictifs.]

C'est précisément ce qui rend le processus si semblable à chaque fois. Personne ne décide consciemment de construire une machine qui deviendra un jour trop lourde pour être encore gérable. On ne décide tout simplement jamais de cesser de la construire. Et, de l'intérieur, ce poids n'est jamais perçu comme un poids. Il apparaît comme un raffinement.

La deuxième folie: produire davantage de princes qu'il n'existe de trônes


4. Peter Turchin

Mais la complexité ne suffit pas, à elle seule, à expliquer la violence. Rome ne devenait pas seulement de plus en plus coûteuse. Elle se déchirait déjà de l'intérieur depuis un siècle avant que les Goths ne franchissent le Danube en grand nombre. L'homme qui tenta de comprendre pourquoi cela se produit était l'écologue des populations Peter Turchin. Il passa la première moitié de sa carrière à modéliser l'essor et l'effondrement de populations animales – scarabées, campagnols, êtres vivants dépourvus d'idéologie.







Puis il appliqua les mêmes mathématiques aux sociétés humaines. En 2016, il publia Ages of Discord, une étude dans laquelle il examinait en quelque sorte les États-Unis comme un biologiste examine une boîte de Petri. Son idée centrale concernait un mécanisme qu'il appela la «surproduction des élites».

Toute société produit, durant ses phases de croissance, davantage de personnes riches et instruites qu'elle n'en a besoin: davantage d'avocats que de tribunaux, davantage de candidats aux fonctions publiques que de postes disponibles, davantage de fils d'hommes importants qu'il n'existe de positions éminentes dont ils pourraient hériter.

Durant les décennies prospères, cela demeure invisible, car le gâteau croît suffisamment vite pour faire une place à chacun. Puis la croissance ralentit. Le nombre de postes disponibles cesse d'augmenter, tandis que le nombre de personnes élevées dans l'attente d'obtenir un tel poste continue à croître.

Considérons la République romaine au cours de son dernier siècle: en 81 av. J.-C., Sylla doubla le Sénat, le faisant passer de 300 à 600 membres. Quarante ans plus tard, César l'agrandit jusqu'à 900 membres. [Remarque: en Autriche, l'actuel gouvernement des partis perdants est lui aussi actuellement le plus important en nombre et le plus coûteux qu'ait connu la Deuxième République. Le personnel excédentaire est également recasé comme autant des prétendus consultants externes].

Les guerres civiles qui détruisirent la République ne furent pas menées par des paysans. Elles furent menées par les élites – autour de la question de savoir quelles élites pourraient continuer à appartenir aux élites [Remarque: pour cette raison, une «division de la société» a lieu en Allemagne; on veut même interdire le parti émergent qui, selon les sondages, serait le plus puissant].

La situation était semblable en France dans les années 1780. Il existait une génération de jeunes hommes ambitieux, instruits et pourvus de titres, le plus souvent des avocats de province, qui avaient fait tout ce que le système exigeait d'eux, mais trouvaient néanmoins tous les postes déjà occupés.



La Révolution ne fut pas déclenchée par les affamés, mais par les surqualifiés. Les affamés constituaient l'arme. C'est la seconde moitié du mécanisme de Turchin – et celle qui le rend mortel. La surproduction des élites ne produit à elle seule qu'un grand nombre de personnes amères et frustrées. Mais elle ne se manifeste jamais seule.

Les mêmes forces qui bloquent l'ascension des élites sont désignées par Turchin comme une «pompe à richesse»: les richesses affluent constamment vers le sommet, tandis que les salaires stagnent. Parallèlement, la population située en dessous s'appauvrit. [Remarque: la «transition énergétique», la pandémie de coronavirus et, à présent, le réarmement massif ont servi et servent à transférer l'argent du bas vers le haut].

Il se crée ainsi, à la base, une masse de personnes en colère et, au sommet, un excédent de personnes ambitieuses privées des postes auxquels elles s'attendaient. Ces élites «sans siège» finissent alors par faire quelque chose de prévisible: elles cessent de rivaliser au sein du système pour les sièges existants et commencent plutôt à rivaliser pour prendre la tête de ceux qui veulent brûler ces sièges. Turchin les appelle des contre-élites. Tout effondrement en produit. Ce ne sont pas des personnes extérieures au système.

Rome en fournit un exemple particulièrement clair. En 63 av. J.-C., un patricien nommé Lucius Sergius Catilina – issu d'une ancienne famille, doté d'une généalogie irréprochable et ayant échoué à deux reprises dans sa tentative de devenir consul – cessa de lutter pour obtenir cette fonction. Il entreprit plutôt d'organiser les hommes qui avaient tout perdu à cause des dettes de Rome: des aristocrates ruinés, des vétérans démobilisés auxquels on avait promis des terres qu'ils ne reçurent jamais, et des paysans dont les champs avaient été absorbés par les domaines des sénateurs. Il leur promit l'annulation de toutes les dettes, et la ville faillit être incendiée. Catilina n'était pas un révolutionnaire. C'était un initié rejeté qui découvrit que la foule placée en dessous de lui constituait une arme – et qui ramassa cette arme. Dans son hiver, chaque civilisation fait croître une moisson de Catilina. La seule question est de savoir combien de personnes appauvries ils peuvent atteindre.

En 2010, avant même la publication d'Ages of Discord et avant que de telles réflexions ne deviennent à la mode, Turchin publia une courte lettre dans la revue Nature. Sur la base de ses modèles, il prédit que les États-Unis et l'Europe occidentale atteindraient vers 2020 un pic d'instabilité politique [Coronavirus!!!]. Il ne lisait pas alors les nouvelles. Ces nouvelles n'existaient pas encore. Il examinait plutôt des rapports numériques: le nombre de diplômés en droit par rapport au nombre de postes juridiques, la concentration de la richesse au sommet par rapport à la stagnation des salaires à la base.

Le rythme cinquantenaire des troubles aux Etats-Unis devait se manifester à nouveau en 2020, après les années 1870, 1920 et 1970.


5. Arnold Toynbee

Dans son étude historique en douze volumes, parue entre 1934 et 1961, Arnold Toynbee soutenait que les civilisations s'élèvent en répondant à des défis et déclinent lorsqu'elles cessent de le faire. Une minorité créatrice répond à chaque crise par quelque chose de nouveau. Les masses l'imitent. La société s'élève.



Le déclin commence au moment où la minorité créatrice devient une simple minorité dominante: une classe dirigeante qui a cessé de créer du nouveau et se contente désormais de gouverner; qui maintient sa position par la violence et l'habitude plutôt qu'en apportant encore une quelconque réponse aux défis de son époque.

La formule de Toynbee, encore citée aujourd'hui, signifie en substance: les civilisations ne sont pas assassinées. Elles se suicident. À sa manière, il s'agit d'une théorie porteuse d'espoir. Le suicide suppose une décision. Et une décision suppose qu'il aurait été possible de décider autrement.

La troisième folie : échanger l'action contre l'argumentation

Voici la description que Glubb donne du dernier âge:

Les héros de la culture ne sont plus les soldats, les bâtisseurs ou les hommes d'État. Ce sont les athlètes, les chanteurs et les acteurs. La population de la capitale est obsédée par le divertissement et la sexualité. Les étrangers affluent, attirés par la richesse, tandis que les habitants du pays – vivant dans le confort, querelleurs et discutant sans fin – cessent d'avoir des enfants. Un immense appareil d'État assume les tâches autrefois accomplies par la famille et la tribu [Remarque: un État-providence hypertrophié!!!].

Il règne un pessimisme profondément enraciné, le sentiment que les meilleurs jours sont déjà passés. Mais surtout, il existe une obsession de l'intellect au détriment de l'action. Tout le monde débat. Personne n'agit.



Tel a été Bagdad à l'apogée du califat abbasside, décrit à travers les lamentations d'historiens arabes qui observaient le phénomène en train de se produire.

Glubb passe en revue ces caractéristiques, propres au déclin de la Bagdad des Abbassides, presque point par point. Dans les décennies précédant la chute de l'ensemble, d'abord tombé aux mains des Turcs, puis aux mains des Mongols, les érudits de Bagdad écrivaient sur la popularité des chanteurs d'une manière semblable à celle dont les gens écrivent aujourd'hui à ce sujet: comme un symptôme, comme un scandale, comme la preuve que quelque chose s'était amolli.


6. Polybe



Au IIe siècle av. J.-C., Polybe décrivit une Grèce si fortement dépeuplée que les villes se vidaient – non pas à cause d'épidémies ou de la guerre. Les hommes, écrivait-il, s'étaient tournés vers le luxe et l'apparat et n'arrivaient plus à se résoudre à se marier. Quant à ceux qui le faisaient malgré tout, ils n'élevaient qu'un enfant, ou deux tout au plus, afin que la fortune reste indivise et que les parents puissent continuer à vivre confortablement. Une civilisation qui avait produit Platon et Alexandre décida silencieusement qu'elle préférait ne pas poursuivre sa trajectoire.

Spengler avait un nom pour les hommes de cette époque. Il les appelait les habitants de la ville mondiale: déracinés, intelligents, stériles – des personnes pour lesquelles l'argent avait remplacé le sang comme force organisatrice de la vie.

L'âge de l'intellect constitue, selon tout critère que cet âge lui-même reconnaîtrait, l'apogée: davantage d'éducation, davantage de débats, davantage de tolérance et davantage de confort qu'à tout autre moment antérieur de l'histoire de la civilisation. Tous les critères qu'une personne cultivée appliquerait semblent indiquer que la situation n'a jamais été meilleure.

Et, selon les calculs de Glubb, ceux de Spengler et selon les autres exemples cités, c'est précisément le signe fiable que la fin n'est plus éloignée que d'une ou deux générations.

L'homme intelligent ne peut pas le reconnaître, car pour le reconnaître, il faudrait un critère que l'homme intelligent lui-même considère comme primitif.

[Fin des développements tirés de la source susmentionnée.]


L'Occident des valeurs aujourd'hui

Tous les symptômes d'une société en déclin mentionnés dans ce texte s'appliquent très exactement à l'Occident des valeurs:

1. Inflation des lois et des réglementations

L'inflation absurde des lois et des réglementations dans l'Union européenne et les États nationaux constitue le chemin le plus sûr vers la chute et la désintégration. Il s'agit de moins en moins de résoudre des problèmes réels et de plus en plus de résoudre des problèmes fictifs, tels que l'imposture climatique et bien d'autres absurdités sur lesquelles on pourrait écrire pendant des soirées entières.

Ce n'est qu'une question de temps avant que l'armée de bureaucrates nécessaire à la mise en œuvre de toutes ces stupidités ne puisse plus être entretenue par la production économique réelle. Cette bureaucratisation conduit inévitablement à la destruction ou à la fuite de secteurs économiques entiers, comme actuellement l'industrie automobile, l'industrie chimique ou le secteur de l'énergie. Cela sape en même temps la base économique dont vivent, en définitive, les bureaucrates superflus eux-mêmes.

2. Surproduction d'«élites»

À cela s'ajoute la surproduction d'«élites» – ou, plus exactement, d'acteurs qui se considèrent eux-mêmes comme appartenant aux élites.

De nos jours, il s'agit d'innombrables diplômés de diverses disciplines universitaires «exotiques», telles que la sociologie, la psychologie, la science politique, les sciences du climat et les études de genre, qui n'ont pratiquement aucune perspective de carrière convenable et sont donc principalement recrutés par les ONG les plus diverses, lesquelles veulent remodeler le monde entier selon les conceptions de certains individus immensément riches. Ces «pseudo-élites» espèrent parvenir ainsi, après une quelconque «révolution», aux mangeoires des élites actuelles.

Ce sont précisément les ONG qui favorisent l'inflation des lois et des réglementations destinées à résoudre des problèmes fictifs tels que l'imposture climatique, accélérant ainsi la chute de l'Occident des valeurs.

3. Absence d'enfants

L'absence d'enfants est une conséquence de la désorientation générale, laquelle est à son tour également une conséquence de l'avalanche de problèmes fictifs. Car pourquoi mettre des enfants au monde si l'on croit sérieusement que la Terre va bientôt cuire?


Source : Mittel Europa via Euro-Synergies


https://reseauinternational.net/loccident-des-valeurs-commet-un-suicide-collectif-de-lessor-au-declin/
#68
Quand les stocks atteignent zéro



par Jules Kaizen

Le détroit d'Ormuz n'est pas fermé. Il est dégradé. Quatre-vingts pour cent du trafic normal, pas zéro. Ce régime est le plus instable qui soit : assez tendu pour faire monter les prix, pas assez grave pour déclencher les protocoles de crise. L'Europe vit sous un verrou qui ne se ferme pas, mais qui ne s'ouvre plus tout à fait. Et elle n'a préparé que la traversée, pas la sortie.


La pince russe

Le gazole et l'essence partagent un point commun : leur prix dépend d'abord de la Russie.

Depuis février 2022, la Russie est sous sanctions. Mais elle reste un exportateur majeur de produits raffinés, et c'est cette position qui compte aujourd'hui. La Russie a prolongé pour la troisième fois son interdiction d'exportation de gazole, jusqu'au 31 octobre 2026. Trois des six plus grandes raffineries russes ont été touchées par des drones. Résultat : le gazole européen a atteint un record historique, à 1 642,25 dollars la tonne (cargo CIF NWE, 15 septembre 2026). Les stocks ARA, à Amsterdam-Rotterdam-Anvers, sont plus d'un million de tonnes sous leur niveau de 2025.

La pression vient aussi de Washington. Le 29 septembre 2026, la Maison Blanche a demandé à l'Union européenne de puiser dans ses stocks d'urgence de gazole, selon Reuters. Washington reproche à la France et à l'Allemagne de ne pas avoir tenu leurs engagements de libération de réserves pris en mars. «Plusieurs pays membres européens n'ont libéré qu'une fraction» de ce qu'ils avaient promis, a déclaré le secrétaire à l'Énergie Chris Wright.

Le 22 septembre 2026, Donald Trump a déclaré devant des journalistes :

«J'ai dit : n'exportons pas le gazole. Nous produisons beaucoup de gazole... Je l'ai demandé. Je l'ai demandé à mes équipes».

Huit jours plus tard, la décision n'était toujours pas prise. Un embargo total ou partiel reste «sur la table», selon le secrétaire au Trésor Scott Bessent.

Les stocks américains de distillats s'élevaient à 105,2 millions de barils au 25 septembre 2026, leur plus bas niveau saisonnier depuis 1996, mais 21% au-dessus du point bas absolu d'avril 1996.

Trois pressions. Un seul produit. Et une demande européenne qui ne faiblit pas.


Le détroit

Le pétrole brut suit une autre logique. Celle du détroit.

Le trafic pétrolier à Ormuz est à 80% du niveau d'avant-conflit. Les exportations des pays du Golfe ont atteint environ 13 millions de barils par jour en août 2026, selon l'AIE. Le Brent se situe à 105 dollars.

Les données de Kpler montrent que le trafic est remonté à environ 10 millions de barils par jour en septembre, contre 16 millions avant-guerre.

Avant la crise, environ 85 navires commerciaux franchissaient Ormuz chaque jour, selon les données PortWatch du FMI. D'autres sources, comme Lloyd's List, évoquent un flux d'environ 100 navires par jour. La divergence est normale : les deux sources ne comptent pas les mêmes navires. PortWatch se limite aux navires commerciaux, Lloyd's List inclut probablement les navires militaires et auxiliaires.

Au plus fort de la crise, en avril 2026, environ 2000 navires et 20 000 marins étaient piégés dans le golfe Persique, selon l'Organisation maritime internationale. En juillet 2026, l'ONU recensait encore 400 navires et 6000 marins bloqués.

Les consignes de navigation divergent. Washington recommande la route méridionale au large d'Oman, sous surveillance militaire. Téhéran demande un transit près des eaux territoriales iraniennes, avec procédures de contrôle iraniennes. Les armateurs doivent arbitrer entre exposition sécuritaire, contraintes réglementaires et couverture assurantielle.

Un accord par phases est en négociation entre Washington et Téhéran, l'Iran ayant proposé une réouverture du détroit dans les 7 jours, selon CNBC.

Le marché tient. Avec fragilité. Sous verrou.


Le maillon silencieux

Le kérosène est le produit dont personne ne parle. Il devrait être au centre de toutes les attentions.

Le kérosène partage les distillats moyens avec le gazole. Les raffineries qui produisent du gazole produisent aussi du kérosène. La tension sur le gazole cache donc une tension sur le kérosène — mais le kérosène touche un secteur plus visible, et plus fragile : l'aviation.

Les chiffres sont nets. L'Association internationale du transport aérien (IATA) a révisé ses prévisions de bénéfices pour 2026 à la baisse. La facture carburant mondiale passe de 252 à 350 milliards de dollars. Le prix moyen du kérosène est attendu à 152 dollars le baril pour 2026. Le carburant représente 31,4% des coûts d'exploitation des compagnies aériennes, contre 25,4% en 2025.

Le prix moyen mondial du kérosène a atteint 194,90 dollars le baril la semaine du 18 septembre 2026, en hausse de 7,4% sur une semaine, selon l'IATA. Le prix du carburéacteur a bondi de 80% depuis l'attaque américano-israélienne sur l'Iran fin février 2026, atteignant 1 500 dollars la tonne le 22 septembre 2026. Un Boeing 777 Paris-New York dont le carburant coûtait 55 000 dollars début 2024 en coûte plus de 100 000 aujourd'hui.

Deux chiffres circulent : 1500 dollars la tonne au 22 septembre 2026 selon Le Monde, 1700 dollars la tonne début avril 2026 selon Ulysse News. Ils ne sont pas contradictoires. Le prix a fluctué. Nous donnons les deux avec leurs dates.

Le rendement des raffineries en kérosène varie. Aux États-Unis, entre 11,0% et 12,5% de la production totale des raffineries (février-juillet 2026). La côte ouest américaine atteint 23,3% en mai 2026. La raffinerie Dangote, au Nigeria, approche 22%. L'Europe a vu son rendement kérosène augmenter d'environ 2,1 points en glissement annuel (mars 2026). Les États-Unis de 1,6 point. La Chine a réduit son rendement de 0,3 point, l'Inde d'environ 1 point.

Les compagnies aériennes se répartissent en trois tiers face à cette hausse. Celles qui sont couvertes, celles qui le sont partiellement, celles qui ne le sont pas.



Ryanair a verrouillé 80% de son carburant à environ 67 dollars le baril. Son PDG, Michael O'Leary, a déclaré que le risque d'annulation se limite à 5-10% des vols en juin-juillet, principalement lié à d'éventuelles pénuries d'approvisionnement physique, pas au coût du carburant.

SAS, à l'inverse, n'a aucune couverture pour 2026. La compagnie a annulé plus de 1000 vols en avril, soit 5% de son programme, principalement sur les liaisons domestiques norvégiennes.

Air France-KLM a compensé 85% de la hausse du coût des carburants en augmentant ses tarifs, en particulier dans les catégories de sièges les plus chères. Les compagnies américaines ont largement abandonné le hedging. Southwest a mis fin à son programme début 2026. United a annoncé la suppression de 5% de ses vols prévus.

Les compagnies les plus menacées incluent Air Baltic, Volotea, Air Transat et Air Asia. Air Asia cherche des capitaux frais en urgence.

Une responsable d'une compagnie française, croisée au salon International French Travel Market à Paris (15-17 septembre 2026), s'interroge dans Le Monde : «Avec ce prix du baril, quel taux de remplissage faut-il atteindre pour ne pas perdre d'argent ? 95% ? 96% ?»

Olivier Mazzucchelli, directeur général de Transavia France, répond dans L'Écho Touristique :

«C'est quasi impossible. Les niveaux de recettes sont très bons en juillet et août. Mais ces niveaux de coûts, à cause uniquement du cours du pétrole, sont bien plus élevés que ceux qu'on avait inscrits dans notre budget. Et ils vont encore plus nous toucher dans la période de creux d'activité qui arrive, jusqu'à Noël finalement, Toussaint excepté. On n'a pas la possibilité d'offrir des prix complètement élastiques avec l'augmentation du prix du pétrole».

Il ajoute, sur les reports de trafic :

«Nos destinations méditerranéennes ont très bien fonctionné, avec un changement à cause de la guerre entre Iran, États-Unis, Israël et Liban. L'Égypte, la partie la plus orientale de la Grèce, Chypre, ont souffert. Il y a eu un report à l'ouest, vers l'Afrique du Nord ou dans les Cyclades. Et l'Espagne, l'Italie sont des pays qui ont cartonné».

Sa citation sur la «période de creux d'activité jusqu'à Noël» anticipe la tension de l'hiver 2026-2027.

Le fret aérien suit. L'IATA prévoit 71,6 millions de tonnes de fret en 2026, en hausse de 2,4% sur un an. Les revenus du fret atteindraient 158 milliards de dollars. Mais l'IATA a révisé à la baisse sa prévision de croissance pour 2026 : 0,2% seulement, contre 2,6% en mars 2026. En juin 2026, la demande de fret aérien a augmenté de 8,5% sur un an. En juillet 2026, la capacité de fret a augmenté de 1,7%, moins que la demande, portant le coefficient de remplissage à 46,0%.


La variable lente

Le gaz est la variable lente. Moins explosif que le pétrole, mais décisif pour la profondeur de la récession hivernale.

Au 29 septembre 2026, les stocks de gaz européens sont à 71,5% de remplissage, soit environ 810 térawattheures sur 1 132 de capacité. C'est 11,1 points de moins qu'au 29 septembre 2025, et 15,6 points sous la moyenne quinquennale, selon Voltstack (87,1%). EnergyRiskIQ donne une moyenne de 88,0%, soit un écart de 16,5 points. La divergence n'est pas expliquée par les sources. Le niveau est même sous le minimum quinquennal de 74,5%.

L'écart à l'objectif réglementaire de 90% au 1er novembre est de 18,5 points, soit 31 jours. La vitesse d'injection nécessaire pour tenir 90% serait de 6565 gigawattheures par jour jusqu'au 1er novembre. La vitesse observée sur 7 jours est de 2449 gigawattheures par jour.

Fait nouveau : l'objectif réglementaire de 90% a été assoupli en 2026 vers une fourchette 80%+ avec une fenêtre plus large, pour éviter de forcer les achats aux pics de prix estivaux. L'Europe a ajusté sa règle, pas seulement son stock.

Le 16 septembre 2026, la ministre allemande de l'Économie Katherina Reiche a annoncé l'extension du mécanisme Long Term Options (LTO), géré par Trading Hub Europe, pour inciter les traders à conserver plus de gaz. Des injections supplémentaires ont été convenues avec Uniper et SEFE, les deux groupes énergétiques détenus par l'État.

La répartition par pays est inégale. L'Italie est à 87,1%, la France à 83,5%. Mais l'Allemagne est à 57,9%, les Pays-Bas à 58,5%, l'Autriche à 68,2%, et le Royaume-Uni à 31,4%.

Le prix TTF a connu un pic proche de 84 euros le mégawattheure début septembre 2026, puis une stabilisation à 77,58-78,03 euros le 16 septembre. Il est à 72,20 euros le 1er octobre 2026, selon une source secondaire.

Les prévisions pour l'hiver 2026-2027 varient fortement. Morgan Stanley anticipe 85 euros le mégawattheure en moyenne hivernale, avec 88 euros au quatrième trimestre 2026 et 83 euros au premier trimestre 2027. Rabobank table sur 72 euros le mégawattheure au quatrième trimestre 2026, et un retour autour de 42 euros en 2027. Discovery Alert évoque un scénario haussier extrême à 210 euros le mégawattheure. Ces prévisions reposent sur des sources secondaires et ne sont pas des faits.

La crise QatarEnergy illustre la profondeur du problème. Le 2 mars 2026, deux drones iraniens frappent Ras Laffan et Mesaieed. QatarEnergy suspend toute production de gaz naturel liquéfié. Environ 77 millions de tonnes par an sont hors service. Les frappes ont détruit 12,8 millions de tonnes par an de capacité, soit environ 17% de la capacité totale de Ras Laffan (77 mtpa), selon le PDG de QatarEnergy Saad al-Kaabi. La capacité opérationnelle est réduite à environ 64 mtpa. QatarEnergy visait 80% de la capacité de Ras Laffan, environ 61,6 mtpa, dans les 60 jours suivant juin 2026.

Les trains 4 et 6 de Ras Laffan ont été détruits par les frappes iraniennes de mars 2026. Leur reconstruction prendra 3 à 5 ans, principalement en raison des délais de livraison des turbines à gaz (2 à 4 ans). Les 12 autres trains ont repris ou repris progressivement.

L'effondrement est mesuré. Dix-huit cargaisons livrées depuis mars 2026, contre 509 sur la même période en 2025. Une baisse de 96% vers l'Europe. Près de 50 méthaniers QatarEnergy immobilisés dans les eaux asiatiques au pic.

QatarEnergy a prolongé sa force majeure à quatre reprises depuis mars 2026. La suspension court jusqu'à début décembre 2026.

Le PDG de QatarEnergy, Saad al-Kaabi, qualifie la production à Ras Laffan de «very minute». Il évoque une reprise possible «en quelques semaines» si Ormuz rouvre. Il écarte les pipelines de contournement.

Le décompte des cargaisons Edison varie selon les sources : 21 cargaisons selon AGBI en juillet, 24 selon Reuters en juillet pour tous acheteurs, 29 selon MarineRadar au 31 août pour Edison, 35 selon AGBI fin septembre pour Edison seule, soit 4,6 milliards de mètres cubes. Nous ne tranchons pas.

Edison, de son côté, a un contrat long terme avec QatarEnergy signé en 2009 : 25 ans, 6,4 milliards de mètres cubes par an vers l'Italie. Son bénéfice opérationnel du premier trimestre 2026 a été divisé par deux. Ses prévisions annuelles ont été révisées à la baisse. Dix-sept cargaisons ont été remplacées au terminal Adriatic LNG au 28 juillet, soit 1,6 milliard de mètres cubes.

Reuters rapporte la déclaration d'Edison :

«Edison a confirmé sa capacité à approvisionner du gaz alternatif pour tous ses clients et à honorer pleinement ses engagements commerciaux».


Les stocks stratégiques

L'Europe impose à ses États membres de maintenir des stocks pétroliers équivalant à au moins 90 jours d'importations nettes, ou 61 jours de consommation intérieure moyenne. Au moins 30 jours doivent être détenus sous forme de produits raffinés.

Le 11 mars 2026, les 32 pays membres de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) ont décidé à l'unanimité de mettre 400 millions de barils sur le marché. C'est la plus grande libération de l'histoire de l'AIE. L'Union européenne y contribue à hauteur d'environ 20%.

La France détenait environ 108 jours d'importations nettes en mars 2026, soit environ 100 millions de barils. Ce niveau est tombé à 87,9 jours en juin 2026 selon Eurostat. La Belgique détenait 109,5 jours en juillet 2026.

Le 24 août 2026, le directeur de l'AIE, Fatih Birol, a écarté un deuxième déblocage «pour l'instant», rappelant qu'il restait 80% des réserves après celui de mars. Le 18 septembre 2026, Emmanuel Macron a annoncé vouloir réunir un G7 consacré à l'énergie, où serait examinée une nouvelle libération de stocks stratégiques. Le G7 ne possède toutefois aucune réserve propre.

Les États-Unis sont dans une situation plus critique. Le Strategic Petroleum Reserve (SPR) détenait 283,8 millions de barils au 25 septembre 2026. C'est son plus bas niveau depuis octobre 1982. Il a chuté de 131,7 millions de barils, soit une baisse de 32% depuis le pic de 415,4 millions du 20 mars 2026.

La capacité de conception est d'environ 714 millions de barils. Le taux de remplissage est d'environ 40%. Le pic historique était de 726,6 millions de barils au 1er janvier 2010. Le seuil minimum de sécurité est d'environ 250 millions de barils.

Les États-Unis ont libéré 40 millions de barils supplémentaires, complétant un retrait total de 172 millions de barils ordonné en mars 2026. La libération américaine de mars est structurée comme un échange d'urgence, pas une vente : les entreprises empruntent le brut du SPR maintenant et doivent le restituer plus tard avec un baril supplémentaire en prime. Trente-et-une attributions ont été faites pour 133,56 millions de barils au 22 juin 2026. Aucun retour n'a encore été signalé publiquement.

Le Japon détenait 202 jours de consommation nationale de pétrole au 1er août 2026, en hausse de 3 jours sur un mois. C'est la première remontée après plusieurs mois de déstockage. Au 15 septembre 2026, l'estimation rapide de l'Agence des ressources naturelles et de l'énergie (ANRE) était de 199 jours : 102 jours pour l'État, 93 pour le privé, 4 pour les pays producteurs. Fin 2025, le Japon détenait 254 jours, soit une baisse d'environ 55 jours.

Sa dépendance au Moyen-Orient reste forte : 94,0% du brut importé en 2025, 58,9% en juillet 2026. Le Japon a engagé 79,8 millions de barils dans l'action collective de l'AIE. L'obligation de stockage des entreprises est passée de 70 à 55 jours le 16 mars 2026.

La Suisse a autorisé des prélèvements dans ses réserves obligatoires de produits pétroliers du 8 au 20 septembre 2026, à hauteur de 30 000 mètres cubes de gazole et 30 000 mètres cubes d'essence. C'est moins de 3% du volume total de ces réserves. Le motif : l'arrêt technique de l'unique raffinerie suisse, à Cressier (Neuchâtel).

Les réserves obligatoires suisses d'essence et de gazole représentent environ 4,5 mois de consommation moyenne, soit environ 135 jours. La raffinerie de Cressier couvre environ 30% des besoins suisses en produits pétroliers. La situation d'approvisionnement suisse était déjà tendue avant la panne de Cressier, en raison du faible niveau des eaux du Rhin, qui réduit fortement les capacités de transport.

La Chine dispose des réserves les plus importantes. Les réserves stratégiques chinoises sont estimées à 1,4 milliard de barils selon l'Energy Information Administration (EIA) en décembre 2025. Kpler évaluait les stocks à terre à environ 1232 millions de barils le 25 mai 2026. La répartition estimée : environ 360 millions de barils publics, environ 1 milliard de barils commerciaux.

Aucun délai précis de reconstitution des stocks commerciaux n'est documenté publiquement. Selon JPMorgan, il manque 150 à 200 millions de barils aux stocks commerciaux de l'OCDE pour revenir au seuil de couverture de 30 jours. La reconstitution des réserves stratégiques s'étalera jusqu'en 2028, selon Commodity Board.


Le calendrier de janvier 2027

La date de fin de stock, fin décembre 2026 pour la plupart des estimations, n'est pas une date de reprise. C'est une date de bascule.

À partir de janvier 2027, la demande hivernale culmine. Les chaînes d'approvisionnement ne redémarrent pas en un jour. Redémarrer une raffinerie peut prendre jusqu'à deux semaines et demie, selon l'American Fuel & Petrochemical Manufacturers (AFPM). Le processus comprend la sécurisation de l'accès au site et la vérification de l'intégrité des équipements, des réservoirs de stockage, des unités de procédé et de l'instrumentation.

«Redémarrer une raffinerie n'est pas comme actionner un interrupteur et peut prendre jusqu'à deux semaines et demie».

Les arrêts non planifiés prolongés coûtent entre 1 et 5 millions de dollars par jour en production perdue. 70% des dépassements de délai proviennent d'une mauvaise planification pré-arrêt et d'une discipline insuffisante sur les listes de travaux restants. La phase de redémarrage est celle qui présente le risque le plus élevé : les systèmes sont remis sous tension avec des configurations d'équipement modifiées.

La crise QatarEnergy illustre ce facteur de non-redémarrage. Un choc d'infrastructure ne se répare pas en un hiver. Les réparations à Ras Laffan sont estimées jusqu'à cinq ans. La force majeure court jusqu'à début décembre 2026. Et Ormuz bloque même les trains intacts.

La reprise du trafic maritime à Ormuz se fait par à-coups. Les consignes divergent entre Washington et Téhéran. Un accord par phases est en négociation. Mais des signes de reprise existent : le 22 juin 2026, au moins 37 navires de matières premières ont franchi le détroit d'Ormuz, un record depuis le début de la guerre, selon les données de Kpler citées par l'AFP. Le Monde donne le chiffre de 36.

Si la situation actuelle perdure — Ormuz dégradé, raffineries russes sous pression, stocks stratégiques entamés, Ras Laffan endommagé — janvier 2027 concentre tous les facteurs de tension.

La demande hivernale culmine. Les stocks atteignent leur niveau le plus bas. Les chaînes d'approvisionnement ne redémarreront pas en un jour. Et la marge de manœuvre pour puiser davantage dans les réserves est mince.

Personne ne peut dire quel sera le prix du gazole ou du gaz en janvier. Mais le risque, lui, est identifiable. Il est élevé.

La question n'est pas «quand la crise se termine-t-elle ?» mais «que se passe-t-il quand les stocks atteignent zéro ?».

La date de fin de stock n'est pas une date de reprise. À partir de janvier 2027, la demande hivernale culmine, et les chaînes d'approvisionnement ne redémarrent pas en un jour.

L'Europe a-t-elle préparé la sortie de crise, ou seulement la traversée ?


Source : Georisk Watch

https://reseauinternational.net/quand-les-stocks-atteignent-zero/
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Suicide dirigé / L’Allemagne achète tous les mi...
Last post by JacquesL - 02 Octobre 2026, 11:32:28 PM
L'Allemagne achète tous les missiles qu'elle peut se procurer. À quoi se prépare-t-elle ?


par Dmitry Kornev

Des missiles Tomahawk américains aux missiles balistiques israéliens, la Bundeswehr développe la capacité de frapper bien au-delà des frontières allemandes.

Ces derniers mois, on a constaté une nette augmentation des informations concernant l'intérêt de l'Allemagne pour les missiles, qu'il s'agisse de missiles balistiques, de croisière ou de systèmes terrestres et navals. Plusieurs partenaires participent à cette initiative, notamment les États-Unis, l'Ukraine, la Turquie et Israël. Il semblerait que l'Allemagne ait l'intention de consacrer l'intégralité de son budget aux missiles, avec pour objectif de devenir la première puissance balistique d'Europe occidentale.

L'engagement financier de Berlin dans le développement de ses programmes militaires a atteint des niveaux sans précédent. Le pays augmente considérablement ses dépenses de défense. Entre 2024 et 2025, environ 200 nouvelles entreprises du secteur de la défense ont vu le jour en Allemagne, et une centaine d'autres sont apparues depuis novembre 2025.

Rheinmetall en est un exemple frappant : l'entreprise a considérablement augmenté sa production de munitions d'artillerie, passant d'environ 70 000 unités à 1,5 million d'obus par an. Au cours des six prochaines années, elle prévoit d'investir près de 30 milliards d'euros (34 milliards de dollars) dans la fabrication d'armes et de munitions. Par ailleurs, l'Allemagne cherche activement à acquérir des systèmes de missiles prêts à l'emploi et souhaite établir des sites de production conjoints.

Dans le cadre de ces initiatives, l'Allemagne met en place de nouvelles forces terrestres capables de frapper des cibles militaires en profondeur en territoire ennemi potentiel, créant ainsi des troupes de missiles au sein de la Bundeswehr. D'une part, ce renforcement accroît les capacités de frappe de l'OTAN et permet des réponses flexibles à toute menace extérieure sur des milliers de kilomètres. D'autre part, de telles capacités offensives pourraient facilement alimenter des velléités de domination et d'hégémonie militaires. L'histoire nous en a déjà donné des exemples en Allemagne.

Au cœur de cette nouvelle stratégie allemande se trouveront les systèmes de missiles américains Typhon MRC (Mid-Range Capability), équipés de missiles de croisière Tomahawk d'une portée maximale de 1600 km. La Bundeswehr prévoit d'allouer près de 3,4 milliards d'euros à l'acquisition de ces missiles. Ils conféreront aux forces armées allemandes un avantage stratégique, leur permettant de frapper des centres de commandement, des bases aériennes, des unités de missiles, des plateformes logistiques et d'autres cibles critiques bien au-delà des lignes de front potentielles.

Le principal argument avancé par l'Allemagne pour justifier ce renforcement militaire est, bien sûr, la nécessité de dissuader la «menace venue de l'Est» — un exemple flagrant de l'histoire qui se répète. Le fait que la Russie n'ait aucune intention d'attaquer l'OTAN ne semble pas avoir d'importance ; cela sert de prétexte commode et de cri de ralliement pour intensifier le militarisme. Techniquement, depuis le territoire allemand, les missiles Tomahawk ne peuvent atteindre que certaines parties de la Russie européenne, mais les ambitions de Berlin vont bien au-delà de ce système de missiles.

L'intérêt de l'Allemagne pour les missiles s'est tellement accru que la Bundeswehr explore même des projets peu conventionnels, comme les missiles de croisière ukrainiens Flamingo et Bars, ainsi que le projet de missile Anthem. Le missile Flamingo ukrainien était d'ailleurs considéré comme une alternative potentielle au Tomahawk américain. Avec une portée de 3000 km, le Flamingo surpasse le Tomahawk en termes de portée. De plus, il est doté d'une ogive impressionnante de 1,150 kg, un record dans sa catégorie. La seule véritable question est de savoir si ce missile de 10 mètres de long peut atteindre ses cibles. Jusqu'à présent, l'expérience a montré que la plupart des Flamingo lancés par les forces ukrainiennes sont interceptés par les systèmes de défense aérienne.

L'Allemagne est également prête à produire des missiles Bars sur son territoire, mais principalement à des fins d'exportation. On ignore encore si cette initiative relève davantage d'une opération commerciale ou d'un investissement stratégique dans l'armement national. Les missiles Bars pourraient ne pas présenter un grand intérêt pour les responsables militaires allemands, car ils constituent essentiellement une alternative simple et peu coûteuse à des missiles plus onéreux. 

Un autre projet notable est le missile de croisière à longue portée Anthem, développé par la start-up américano-israélienne Covenant. Récemment, Reuters a rapporté que l'Allemagne s'intéressait à un missile d'une portée supérieure à 1500 km et doté d'une ogive de plus de 200 kg. De plus, Covenant est disposée à produire les missiles Anthem en Allemagne. Cette perspective a probablement suscité l'intérêt des responsables de la Bundeswehr, notamment au vu de l'impressionnante capacité de production promise de 1000 unités par an. Un tel nombre de missiles peut être produit grâce à une conception simplifiée et des spécifications de performance relativement modestes. Naturellement, il n'est pas question ici de furtivité ; il s'agit essentiellement d'une alternative aux drones kamikazes à longue portée, peu coûteux. Si ce contrat est conclu, l'Allemagne se dotera de son propre système de missiles sol-sol.

Mais ce n'est pas tout. La Bundeswehr envisage également d'autres projets de missiles. Le 1er septembre, la société allemande TKMS a confirmé que la frégate de défense aérienne Type F127 sera dotée de capacités d'interception de missiles balistiques exoatmosphériques. La première de ces frégates devrait être livrée à la marine allemande au milieu des années 2030. Elle sera équipée d'intercepteurs SM-2 Block IIIC et SM-6 Block I. Comparable à un croiseur, elle affichera une longueur record de 178 mètres, une largeur de 24 mètres et un déplacement supérieur à 12 000 tonnes. Son armement comprendra 96 cellules de lancement vertical (VLS) Mk 41 pour missiles d'interception, ainsi que des missiles balistiques et de croisière. La construction d'au moins cinq navires de ce type est prévue. On peut se demander pourquoi la région relativement petite de la mer Baltique a besoin d'une flotte dotée de telles capacités de missiles.

Début septembre, la marine allemande a procédé à ses premiers tirs d'essai de missiles balistiques israéliens LORA (Long Range Attack) depuis une frégate de classe F125. Ces tirs, essentiellement démonstratifs, ont été effectués avec des conteneurs de missiles temporairement installés à l'arrière de la frégate Sachsen-Anhalt. Deux missiles ont été tirés lors de ces essais. La présence de missiles balistiques israéliens, similaires aux ATACMS américains, à bord d'une frégate allemande est assez inhabituelle. Cette expérience notable illustre la volonté de la Bundeswehr d'explorer des alternatives aux systèmes d'armes américains. De plus, les missiles israéliens sont modernes et très précis, avec une portée de 90 à 430 km et une erreur circulaire probable (CEP) inférieure à 10 mètres. Il est également fort probable que de tels missiles soient bientôt intégrés aux forces terrestres de la Bundeswehr.

Parallèlement, l'Allemagne se prépare à lancer la production de missiles balistiques ATACMS en collaboration avec la société américaine Lockheed Martin. Rheinmetall prévoit de recevoir sa première commande fin 2026 ou début 2027, un protocole d'accord ayant déjà été signé pour établir la production sur son site d'Unterluess, en Allemagne. Il s'agira de la première production de missiles ATACMS hors des États-Unis. Le démarrage de la production est prévu entre 2028 et 2029. La demande européenne est estimée entre 600 et 800 unités.



Par ailleurs, Berlin s'intéresse aux programmes de missiles turcs. Selon certaines sources, l'Allemagne serait intéressée par les projets hypersoniques turcs, et plus particulièrement par le missile balistique à longue portée Yildirimhan, d'une portée maximale de 6000 km. Pour la Turquie, avoir l'Allemagne comme client représente une perspective alléchante, et le président Recep Tayyip Erdogan ainsi que les entreprises turques seraient désireux d'obtenir une telle commande.

Mais pourquoi l'Allemagne manifeste-t-elle un tel intérêt pour les missiles ? Et derrière la façade de la coopération nucléaire avec le Royaume-Uni, une partie du pouvoir berlinois nourrit-elle des ambitions nucléaires ? L'idée de remplacer le parapluie nucléaire américain face à une prétendue «menace venue de l'Est» reste populaire ; et les entreprises de défense comme les bellicistes accueillent favorablement ces initiatives. Mais que se passera-t-il si les financements viennent à manquer ? Ou pire encore, si ce «fusil de Tchekhov» se déclenche dans le prochain épisode ?


Source : Russia Today via La Gazette du Citoyen

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Asie, Pacifique / Xi à Washington, Trump s’exult...
Last post by JacquesL - 02 Octobre 2026, 10:28:32 PM
Xi à Washington, Trump s'exulte, et l'étreinte masque la fracture



par Mohamed Lamine Kaba

La récente visite de Xi à Washington n'était qu'une manœuvre tactique plutôt qu'une véritable réconciliation.

Sous une façade d'amabilité ostensible subsiste un antagonisme tenace dans divers domaines — un antagonisme que les deux parties ont appris à «gérer», y compris de manière à servir leurs objectifs politiques intérieurs respectifs.

Bien qu'ils soient pleinement conscients que la perception de la Chine comme une menace existentielle pour l'Amérique constitue le dénominateur commun entre les candidats (quelle que soit leur affiliation politique) ainsi qu'entre démocrates et républicains, Xi Jinping et Donald Trump ont néanmoins décidé de se rencontrer à Washington, au moment même où se tenait la 81e session de l'Assemblée générale des Nations unies à New York.

En réalité, la poignée de main échangée jeudi sur le portique Nord de la Maison Blanche, entre un Donald Trump rayonnant et un Xi Jinping impassible, restera comme l'image la plus ambiguë de la diplomatie sino-américaine de cette décennie. Car, derrière l'exubérance verbale du premier, qui a évoqué une «grande amitié» bâtie sur un «respect mutuel», et la sobriété calculée du second, qui a préféré parler de «coexistence pacifique», se joue une partition bien plus subtile qu'un simple raccommodage bilatéral. Cette première visite d'État de Xi à Washington depuis plus d'une décennie n'est pas un dégel. C'est un ajustement tactique entre deux puissances qui ont appris à gérer, plutôt qu'à résoudre, un antagonisme désormais multidimensionnel, à première vue, commercial, technologique, militaire et idéologique.


Le théâtre de la cordialité

La diplomatie contemporaine, particulièrement sous l'ère Trump, obéit à une grammaire visuelle où le protocole vaut argument. Le faste déployé — dîner de gala réunissant les grands noms de la tech américaine, promesse d'un couple de pandas offert au zoo d'Atlanta, visite conjointe aux Archives nationales — relève de ce qu'on nomme la «diplomatie de performance». C'est-à-dire, un dispositif où l'affect projeté importe autant, sinon plus, que le contenu négocié. Rien n'y est fortuit. Chaque geste symbolique sert un narratif domestique distinct pour chacun des deux dirigeants, sans qu'aucun ne cède sur le fond. C'est précisément cette dissociation entre l'esthétique de la réconciliation et la persistance des désaccords structurels qui constitue la signature de l'ère Trump-Xi : un pragmatisme transactionnel drapé dans le lexique de l'amitié personnelle qui ne saurait faire oublier l'étendue du contentieux qu'il recouvre.


La guerre commerciale et le découplage économique

Le premier front, et le plus ancien, demeure commercial. Depuis 2018, les deux économies s'affrontent par droits de douane interposés, dans une escalade que ni les trêves négociées ni les sommets successifs n'ont jamais totalement désamorcée. Le vocabulaire a changé. On ne parle plus de «guerre commerciale» mais de «de-risking». Un néologisme diplomatique censé adoucir une réalité inchangée : la volonté américaine de réduire sa dépendance aux chaînes d'approvisionnement chinoises dans les secteurs jugés critiques, pharmaceutique, batteries, minéraux stratégiques. Pékin, de son côté, a répliqué par une politique d'autosuffisance technologique assumée, tout en conservant un levier redoutable : la quasi-mainmise chinoise sur le raffinage des terres rares, indispensables à l'électronique, à la défense et aux énergies renouvelables, que Pékin a plusieurs fois instrumentalisée par des restrictions à l'exportation.

À cela s'ajoute la question, jamais résolue, de la sous-évaluation supposée du yuan et des ambitions chinoises de dédollarisation progressive des échanges internationaux, un axe que Pékin poursuit patiemment via ses accords bilatéraux en monnaies locales, sans qu'aucune rupture spectaculaire avec le dollar ne soit pour l'heure crédible.


Le duopole technologique

L'élément le plus révélateur de cette visite n'est pourtant pas protocolaire mais industriel. En conviant à sa table les dirigeants d'Amazon, Meta, Apple, Google, Nvidia, Tesla et OpenAI, Washington a signalé où se loge désormais le véritable centre de gravité de la relation bilatérale : l'intelligence artificielle et les semi-conducteurs qui la rendent possible. Les restrictions américaines à l'exportation de puces avancées, le régime des entity lists visant les champions chinois, et les contre-mesures de Pékin sur les minéraux critiques dessinent un affrontement feutré mais total pour la suprématie des technologies de rupture. C'est ici que surgit le paradoxe le plus instructif du sommet : Xi Jinping a plaidé pour un développement de l'IA sous «contrôle humain», tandis que Trump avait annoncé vouloir maintenir le statu quo réglementaire, position qu'il attribue également à Pékin.

Cette convergence n'a rien d'accidentel : elle trahit un intérêt commun, presque collusif, à retarder toute architecture de gouvernance contraignante qui brideraient les industries nationales respectives, alors même que chaque camp cherche par ailleurs à saboter l'avance technologique de l'autre par des voies plus directes : contrôle des exportations, espionnage industriel, cyberattaques attribuées à des groupes étatiques.

C'est un cas d'école de ce que la théorie des jeux appelle un équilibre non coopératif à somme positive locale : chacun poursuit son intérêt propre, mais le résultat agrégé ressemble, de l'extérieur, à une entente.


Taïwan et la mer de Chine méridionale

Aucun sommet sino-américain ne saurait toutefois effacer la ligne de fracture la plus rigide du dossier : Taïwan. Xi a réaffirmé ses lignes rouges avec une constance qui confine à la ritualisation, sans que Trump ne cherche à l'engager sur ce terrain glissant à quelques semaines d'échéances électorales internes. Cette omission stratégique n'est pas un oubli mais un choix : traiter Taïwan reviendrait à rouvrir un contentieux que ni l'un ni l'autre n'a intérêt à raviver publiquement.

Le même silence prudent enveloppe la mer de Chine méridionale, où les incidents entre garde-côtes chinois et navires philippins, vietnamiens ou américains se sont multipliés sans jamais dégénérer, et où Washington continue de s'appuyer sur son réseau d'alliances régionales — AUKUS, Quad, accords bilatéraux avec le Japon, la Corée du Sud et les Philippines — pour contenir l'expansion de la marine chinoise.

S'y ajoute une course moins visible mais tout aussi structurante : celle des armements hypersoniques, des capacités spatiales et des cyber-arsenaux, domaines dans lesquels les deux puissances investissent massivement sans jamais l'admettre publiquement comme une course aux armements.

Enfin, le dossier iranien s'est invité en toile de fond du sommet : Pékin, allié de facto de Téhéran et premier acheteur de son pétrole malgré les sanctions américaines, a profité de l'occasion pour appeler à une résolution négociée du conflit. Une manière discrète de peser sur un dossier où ses intérêts énergétiques sont directement engagés.


La rivalité des valeurs et de l'influence

Au-delà du commerce et des armes, la rivalité sino-américaine se joue aussi sur le terrain plus diffus des normes et de l'influence. Washington continue de dénoncer la situation des droits humains au Xinjiang et l'érosion des libertés à Hong Kong, tandis que Pékin renvoie systématiquement ces critiques à une ingérence dans ses affaires intérieures.

La bataille des données personnelles et de la souveraineté numérique — illustrée par le feuilleton TikTok aux États-Unis — traduit une méfiance réciproque quant à l'utilisation des plateformes technologiques comme vecteurs d'espionnage ou de propagande.

Sur le plan des infrastructures mondiales, l'initiative chinoise des nouvelles Routes de la soie continue d'irriguer l'Afrique, l'Asie centrale et l'Amérique latine, en concurrence directe avec les contre-propositions occidentales du G7, jamais dotées de moyens comparables.

Enfin, cette rivalité normative se prolonge jusque dans les enceintes multilatérales — Organisation mondiale du commerce, institutions financières internationales, Conseil de sécurité de l'ONU — où chaque puissance cherche à faire prévaloir sa vision d'un ordre international plus favorable à ses intérêts, sans qu'aucune des deux ne renonce ouvertement au cadre multilatéral existant.


La politique intérieure comme moteur caché

Aucune lecture de ce sommet ne serait complète sans une analyse de son instrumentalisation domestique. Trump orchestre cette rencontre à quelques semaines d'élections législatives mal engagées pour son camp, dans un climat où l'électorat lui reproche de négliger les difficultés économiques quotidiennes au profit d'engagements extérieurs coûteux. Mettre en scène une relation apaisée avec la seconde puissance économique mondiale établie, et première de facto, quitte à s'exposer aux critiques de complaisance envers un régime autoritaire, constitue un pari calculé de réhabilitation d'image.

Pour Xi, l'enjeu est symétrique mais inversé : consolider une relation «stable» offre à Pékin le répit nécessaire pour achever sa montée en gamme technologique et industrielle, sans concession sur les questions de souveraineté qu'il considère non négociables.

Les deux dirigeants pratiquent ainsi une forme de diplomatie de politique intérieure déguisée en diplomatie d'État. Un phénomène qu'on qualifie de two-level game, où l'accord international n'est que le prolongement d'un calcul électoral ou légitimant strictement domestique.


Trajectoires probables

Que présage cette visite pour l'année à venir ? Plusieurs scénarios se dessinent, sur chacun des fronts examinés.

Sur le plan commercial, une stabilisation de façade, ponctuée d'annonces agricoles ou industrielles calibrées pour l'électorat américain, sans révision de fond des droits de douane structurels ni abandon des restrictions technologiques croisées.

Sur le terrain militaire, une gestion de plus en plus ritualisée du dossier taïwanais et de la mer de Chine méridionale, où les deux capitales s'accordent tacitement à repousser l'échéance d'une confrontation directe, chacune calculant que le temps joue en sa faveur.

Sur le plan normatif, la concurrence d'influence — routes de la soie contre initiatives occidentales, modèles de gouvernance numérique rivaux — continuera de s'étendre sans jamais donner lieu à une rupture ouverte.

Cette visite d'État restera ainsi moins un tournant qu'un instantané révélateur : celui de deux puissances qui ont troqué l'affrontement frontal contre une gestion chorégraphiée d'un antagonisme désormais total, où l'amitié proclamée sert d'anesthésiant rhétorique à une rivalité que ni l'une ni l'autre n'a l'intention d'abandonner.

L'histoire diplomatique retiendra que ce sommet fut moins un jalon de réconciliation qu'un exercice de gestion du risque, où chaque capitale a mesuré, sourire aux lèvres, jusqu'où l'autre était prête à céder sans jamais rien abandonner d'essentiel.


Mohamed Lamine Kaba

source : New Eastern Outlook

https://reseauinternational.net/xi-a-washington-trump-sexulte-et-letreinte-masque-la-fracture/