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Auteur Sujet: Pourquoi l’Amérique veut des guerres  (Lu 564 fois)

JacquesL

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Pourquoi l’Amérique veut des guerres
« le: 10 avril 2017, 11:27:41 pm »
Pourquoi l’Amérique veut des guerres

http://www.entelekheia.fr/pourquoi-lamerique-veut-des-guerres/

Citation
Par Jacques R. Pauwels
Cet article de 2003 a été publié sur Indymedia.be et le site de l’auteur sous le titre Why America Needs War
Les guerres entraînent de terribles pertes de vies et de ressources, et pour ces raisons, la plupart des gens y sont en principe opposés. Le président des États-Unis, [Ndt, à l’époque George W. Bush] en revanche, semble aimer la guerre. Pourquoi ? De nombreux commentateurs ont cherché des réponses dans des facteurs psychologiques. Quelques-uns ont estimé que George W. Bush considérait de son devoir de finir le travail entamé, mais pour d’obscures raisons non terminé par son père à l’époque de la Guerre du Golfe ; d’autres ont pensé que Bush Junior espérait un nouveau mandat présidentiel à la suite d’une guerre courte et triomphale.

Je pense que nous devons regarder ailleurs pour trouver une explication à l’attitude du président américain.

Le fait que Bush soit un enthousiaste de la guerre n’a qu’un rapport lointain, voire inexistant, avec sa mentalité et tout à voir avec le système économique des États-Unis. Ce système – le type de capitalisme des États-Unis – fonctionne d’abord et avant tout pour rendre encore plus riches des Américains très riches, comme ceux de la dynastie Bush. Sans guerres chaudes ou froides, toutefois, ce système ne peut plus produire les résultats espérés, c’est-à-dire les profits sans cesse maximisés que les riches et puissants d’Amérique considèrent comme un droit de naissance.

La grande force du capitalisme américain est aussi sa plus grande faiblesse, nommément son extrême productivité. Au cours du développement historique du système économique international que nous appelons capitalisme, un nombre de facteurs ont engendré des augmentations phénoménales de la productivité, par exemple la mécanisation des processus de production démarrée en Angleterre dès le XVIIIe siècle. Ensuite, au début du XXe siècle, les industriels américains ont apporté une contribution considérable à la productivité avec l’automatisation du travail par des techniques nouvelles comme la chaîne de montage. Cette dernière était une innovation introduite par Henry Ford, et ces techniques ont donc été collectivement appelées « fordisme ». La productivité des grandes entreprises américaines en a été spectaculairement accrue.

Par exemple, déjà dans les années 20, d’innombrables véhicules sortaient chaque année des chaînes de montage des usines d’automobiles du Michigan. Mais qui était censé acheter toutes ces voitures ? La plupart des Américains de l’époque n’avaient pas les poches assez robustes pour supporter ce type de dépense. D’autres produits industriels inondaient le marché de la même manière, avec pour résultat un déséquilibre chronique entre une offre toujours plus abondante et une demande qui restait frileuse. C’est ainsi qu’éclata la crise économique connue sous le nom de Grande dépression. C’était essentiellement une crise due à la surproduction. Les hangars regorgeant d’invendus, les usines ont licencié en masse, le chômage a explosé et le pouvoir d’achat des Américains a diminué d’autant, empirant encore la crise.

Aux USA, indéniablement, la Grande dépression n’a pris fin que pendant, et à cause de la Deuxième Guerre mondiale. (Même les plus ardents admirateurs du président Roosevelt admettent que son célèbre New Deal n’avait apporté qu’un soulagement marginal, voire inexistant). La demande économique augmenta de façon spectaculaire quand la guerre qui avait débuté en Europe, et à laquelle les USA n’allaient pas prendre part avant 1942, autorisa l’industrie des États-Unis à produire du matériel de guerre sur une échelle de masse. Entre 1940 et 1945, l’État américain n’allait pas dépenser moins de 185 milliards de dollars dans ces équipements, et la part des dépenses militaires allait passer de 1,5% du PIB en 1939 à presque 40% en 1945. De plus, l’industrie américaine fournissait des volumes gargantuesques d’équipements militaires aux Britanniques et même aux Soviétiques à travers le Lend-Lease. (En Allemagne pendant ce temps, les succursales de corporations américaines comme Ford, GM et ITT produisaient toutes sortes d’avions, de tanks et autres joujoux guerriers pour les Nazis.) Le problème-clé de la Grande dépression – le déséquilibre entre l’offre et la demande – avait été ainsi résolu, parce que l’État avait gonflé la demande économique à travers des commandes militaires monumentales.

En ce qui concernait les Américains ordinaires, l’orgie de dépenses militaires de Washington n’avait pas seulement apporté une situation de plein emploi, mais aussi des salaires bien plus élevés que jamais auparavant ; c’est pendant la Deuxième Guerre mondiale que la misère associée à la Grande dépression avait vu sa fin et qu’une majorité d’Américains étaient arrivés à un degré de prospérité sans précédent. Malgré tout, les plus grands bénéficiaires, et de loin, du boom économique lié à la guerre avaient été les milieux d’affaires et les corporations, qui avaient réalisé des profits extraordinaires. Entre 1942 et 1945, écrit l’historien Stuart D. Brandes, [1] les profits nets des 2000 premières entreprises américaines étaient de 40% plus élevées qu’entre 1936 et 1939. Ce « boom des profits » a été possible, explique-t-il, parce que l’État commandait des millions de dollars en équipements militaires, ne contrôlait pas les prix, et ne taxait que très légèrement les profits. Ces largesses ont bénéficié au monde des affaires américain en général, mais plus particulièrement à l’élite restreinte des grandes corporations connues sous le terme générique de « big business » ou « corporate America ». Au cours de la guerre, un total de moins de 60 firmes engrangeait 75% de toutes les commandes militaires et autres. Les grandes corporations – Ford, IBM, etc – se sont révélées les « porcs de guerre », écrit Brandes, qui se goinfraient à l’auge des dépenses militaires de l’État américain. Par exemple, entre 1940 et 1945, IBM avait augmenté ses ventes annuelles de 46 à 140 millions de dollars grâce à des commandes de fournitures militaires.

Les grandes corporations des USA exploitèrent leur expertise fordiste au maximum pour augmenter les rythmes de production, mais même ça n’était pas suffisant pour répondre aux besoins en matériel militaire de l’État américain. Il fallait beaucoup plus de fournitures et pour les produire, l’Amérique avait besoin de nouvelles usines et de technologies plus efficaces. Ces nouvelles ressources furent dûment construites, et la valeur totale des unités de production de la nation passa de 40 à 66 milliards de dollars entre 1939 et 1945. Ce n’était toutefois pas le secteur privé qui avait entrepris tous ces investissements ; à la suite de leurs mésaventures des années trente, les entrepreneurs américains trouvaient l’affaire trop risquée. En fin de compte, l’État fit le travail en investissant 17 milliards de dollars dans plus de 2000 projets liés à la défense. Moyennant une modeste redevance, les corporations privées étaient autorisées à louer ces usines flambant neuves pour y produire… et gagner beaucoup d’argent en revendant leur production à l’État. De plus, à la fin de la guerre, quand l’État décida de se défaire de ses investissements, les grandes corporations du pays purent les racheter à moitié prix et dans de nombreux cas, pour un tiers de leur valeur réelle.

Comment l’Amérique a-t-elle financé la guerre, comment Washington a payé les factures élevées que lui présentaient GM, ITT, et les autres fournisseurs d’équipements militaires ? La réponse est : en partie par les impôts – dans les 45% – mais beaucoup plus par des emprunts – approximativement 55%. De sorte que le dette publique s’est envolée, précisément de 3 milliards de dollars en 1939 jusqu’à pas moins de 45 milliards de dollars en 1945. En théorie, cette dette aurait pu être résorbée, voire entièrement effacée par la levée de taxes sur les énormes profits empochés au cours de la guerre par les grandes corporations américaines, mais la réalité était toute autre. Comme précédemment noté, l’État américain n’a pas su taxer les profits des corporations de façon significative, a autorisé la dette à s’amplifier et payé ses factures, plus les intérêts de ses emprunts, avec ses revenus généraux, c’est-à-dire les impôts directs et indirects. A partir d’un remaniement de la législation fiscale entré en vigueur en octobre 1942 (le Revenue Act), ces impôts étaient de plus en plus payés par les travailleurs et autres Américains à faibles revenus, plutôt que par les super-riches et les corporations dont ces derniers étaient propriétaires, actionnaires majoritaires et/ou directeurs. « Le fardeau du financement de la guerre », observe l’historien Sean Dennis Cashman, « avait été déplacé et fermement attaché sur les épaules des membres les plus pauvres de la société ».

Malgré tout, le public américain, préoccupé par la guerre et aveuglé par le lumineux soleil du plein emploi et des bons salaires, n’avait rien remarqué. Les Américains les plus aisés, d’un autre côté, étaient très conscients de la façon admirable qu’avait la guerre d’engendrer de l’argent pour eux et leurs corporations. Incidemment, c’est aussi auprès des hommes d’affaires riches, des banquiers, des assureurs et autres investisseurs que Washington empruntait l’argent requis par la guerre ; l’Amérique des corporations avait donc également profité de la guerre en empochant la part du lion des intérêts engendrés par les célèbres obligations de guerre. Théoriquement, en tant que grands champions de la soi-disant libre entreprise, les riches et puissants d’Amérique s’opposent à toute forme d’intervention étatique dans l’économie. Pendant la guerre, toutefois, ils n’ont jamais soulevé d’objections à la façon dont l’État américain gérait et finançait l’économie, parce que sans ses infractions dirigistes majeures aux règles de la libre entreprise, leur richesse collective ne serait jamais arrondie comme elle l’a fait durant ces années.

Au cours de la Deuxième guerre mondiale, les propriétaires et directeurs des grandes corporations avaient appris une leçon très importante : les guerres rapportent de l’argent, beaucoup d’argent. En d’autres termes, la tâche ardue de la maximisation des profits – l’activité-phare de l’économie capitaliste américaine – est entreprise beaucoup plus efficacement à travers la guerre qu’à travers la paix, mais la complicité de l’État est nécessaire. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, les riches et puissants d’Amérique sont restés extrêmement conscients de ces paramètres. Ainsi que leur homme à la Maison-Blanche aujourd’hui [en 2003, George W. Bush], le rejeton d’une famille argentée parachuté à la Maison-Blanche pour y servir les intérêts des membres de sa famille, amis et associés des corporations américaines ; les intérêts de l’argent, des privilèges et du pouvoir.

Au printemps 1945, il devenait évident que la guerre, source de profits fabuleux, allait bientôt s’achever. Que se passerait-il ensuite ? Parmi les économistes, nombre de Cassandres invoquaient des scénarios qui s’annonçaient sombres pour les leaders politiques et industriels de l’Amérique. Au cours de la guerre, les achats de matériel militaire par Washington, et rien d’autre, avaient restauré la demande économique et ainsi, rendu possibles non seulement le plein emploi, mais aussi des profits sans précédent. Avec le retour de la paix, le spectre du déséquilibre entre l’offre et la demande menaçait de revenir hanter l’Amérique, et la crise qui en résulterait pouvait se révéler encore pire que le Grande dépression des « sales années trente » parce que comme nous l’avons vu, au cours des années de guerre, la capacité de production de la nation avait considérablement augmenté. Des travailleurs allaient être licenciés au moment même où des millions de vétérans de guerre allaient revenir des fronts pour réintégrer la vie civile et chercher à s’employer. Le chômage et la baisse de pouvoir d’achat qui en résulteraient aggraveraient le déficit de la demande. Dans la perspective des riches et puissants de l’Amérique, le chômage de masse à venir n’était pas un problème ; ce qui comptait était la fin de l’âge d’or des profits gargantuesques. Cette catastrophe devait être prévenue, mais comment ?

Les dépenses militaires d’État étaient la source de profits élevés. Pour garder ouvert à plein le robinet à profits alors que l’Allemagne et le Japon étaient vaincus, de nouveaux ennemis et de nouvelles menaces de guerres étaient urgemment requis. Fort heureusement, l’Union Soviétique existait, un pays qui pendant la guerre, avait été un allié particulièrement utile parce qu’il avait tiré les marrons du feu pour les Alliés à Stalingrad et ailleurs, mais aussi un partenaire dont les idées et pratiques communistes le désignaient à la vindicte des États-Unis. La plupart des historiens américains admettent aujourd’hui qu’en 1945, l’Union Soviétique, un pays qui avait énormément souffert pendant la guerre, ne constituait en rien une menace pour les États-Unis, un pays très supérieur aussi bien sur le plan économique que militaire, et que Washington même ne percevait pas les Soviétiques comme une menace. Les historiens tombent aussi d’accord sur le fait que Moscou souhaitait vivement travailler avec Washington au cours des années de l’après-guerre.

De fait, Moscou n’avait rien à gagner, et tout à perdre, d’un conflit avec la super-puissance américaine, qui débordait de confiance en elle grâce à son monopole sur la bombe atomique. Malgré tout, l’Amérique – l’Amérique des corporations, l’Amérique des super-riches – nécessitait d’urgence un nouvel ennemi propre à justifier les dépenses titanesques de la « défense » requises pour faire tourner à plein les rouages de l’économie de la nation, même après la fin de la guerre, préservant ainsi l’intégrité des marges bénéficiaires et idéalement, les augmentant. C’est pour cette seule raison que la Guerre froide a été lancée en 1945, non par les Soviétiques mais par le complexe « militaro-industriel » américain, comme le président Eisenhower allait appeler cette élite d’individus et de corporations qui savaient profiter de « l’économie de guerre. »

Sur ce plan, la Guerre froide allait dépasser leurs espérances les plus folles. De plus en plus de matériel militaire devait être fabriqué, parce que les alliés du dénommé « monde libre », qui incluait en réalité nombre de dictatures militaires des plus brutales, devaient être armés jusqu’aux dents avec du matériel américain. De plus, les forces armées des États-Unis ne cessèrent jamais d’exiger des tanks, des avions, des roquettes, et oui, des armes chimiques et bactériologiques et autres armes de destruction de masse de plus en plus nombreuses et sophistiquées. Pour ces produits, le Pentagone était toujours prêt à payer des sommes colossales sans poser de questions. Comme avant au cours de la Deuxième Guerre mondiale, c’était encore principalement les grandes corporations qui étaient autorisées à remplir leurs carnets de commandes. La Guerre froide engendrait des profits sans précédent, et ces profits passaient dans les coffres de ces individus extrêmement riches qui se trouvaient être les propriétaires, directeurs et actionnaires majoritaires de ces corporations. (Est-il surprenant que les généraux nouvellement retraités du Pentagone trouvent immédiatement des postes lucratifs de consultants dans les grandes corporations du complexe militaro-industriel, et que les hommes d’affaires liés à ces corporations soient régulièrement appointés à des postes élevés du Département de la défense, deviennent conseillers du président, etc ?)

Au cours de la Guerre froide également, l’État américain a financé l’augmentation inédite de ses dépenses militaires par des emprunts, ce qui a propulsé la dette publique à des hauteurs vertigineuses. En 1945, la dette publique se tenait à « seulement » 258 milliards de dollars, mais en 1990 – quand la Guerre froide est arrivée à son terme – elle s’élevait à plus de 3,2 billions de dollars ! C’était une augmentation pharamineuse, et les USA sont devenus le premier pays débiteur au monde. (Incidemment, en juillet 2002, la dette publique américaine avait atteint 6,1 billions de dollars.) Washington aurait pu et dû couvrir les frais de la Guerre froide en taxant les profits monumentaux des corporations impliquées dans son orgie de dépenses militaires, mais cela a toujours été hors de question. En 1945, quand la Deuxième Guerre mondiale est arrivée à son terme et que la Guerre froide en a pris le relais, les corporations payaient encore 50% de toutes les taxes, mais au cours de la Guerre froide, cette part allait progressivement rétrécir. Aujourd’hui, elle ne dépasse pas les 1%.

Cela a été possible parce que les grandes corporations de la nation déterminent en très grande partie ce que le gouvernement de Washington peut faire ou non, même sur le terrain de la politique fiscale. De plus, la baisse des taxes des corporations a été facilitée après la Deuxième Guerre mondiale parce que ces corporations ont muté en multinationales « chez elles partout et nulle part », comme l’a écrit un auteur à propos de ITT, et échappent donc aisément aux taxes et impôts partout où elles opèrent. Aux États-Unis où elles empochent les plus gros profits, 37% des multinationales américaines – et plus de 70% de toutes les multinationales étrangères – n’ont pas payé un seul dollar de taxes en 1991. Les autres multinationales n’ont pas concédé plus de 1% de leurs profits en taxes au cours de la même année.

Les coûts astronomiques de la Guerre froide n’ont donc pas été endossés par ceux qui en profitaient et qui, incidemment, continuaient également à engranger la part du lion des dividendes payés par les obligations d’État, mais par les travailleurs américains et la classe moyenne du pays. Ces Américains à revenus faibles ou médians ne recevaient pas un penny des généreux profits engendrés par la Guerre froide, mais ils se partageaient le fardeau de l’énorme dette publique dont le conflit était largement responsable. C’étaient eux, donc, qui étaient réellement chargés des coûts de la Guerre froide, et ce sont eux qui continuent de payer, avec leurs impôts, une part disproportionnée du fardeau de la dette publique.

En d’autres termes, pendant que les profits engendrés par la Guerre froide étaient privatisés à l’avantage d’une élite extrêmement riche, ses coûts étaient impitoyablement socialisés au grand détriment de tous les autres Américains. Au cours de la Guerre froide, l’économie américaine a dégénéré en une gigantesque escroquerie, en une redistribution perverse de la richesse de la nation à l’avantage des riches et au désavantage non seulement des pauvres, mais aussi de la classe moyenne, dont les membres tendent à souscrire au mythe selon lequel le capitalisme américain sert leurs intérêts. De fait, alors que les riches et puissants de l’Amérique accumulaient toujours plus de richesses, la prospérité obtenue par les autres Américains pendant la Deuxième Guerre mondiale connaissait une érosion progressive. Sur des décennies, le niveau général de vie a décliné lentement, mais sûrement.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’Amérique avait connu une redistribution modeste de la richesse collective de la nation à l’avantage des membres les plus modestes de la société. Au cours de la Guerre froide, en revanche, les Américains riches se sont encore enrichis pendant que les non-riches – et certainement pas seulement les plus pauvres – s’appauvrissaient de plus en plus. En 1989, l’année où la Guerre froide s’est terminée, plus de 13% de tous les Américains – approximativement 31 millions de personnes – étaient pauvres selon les critères officiels de la pauvreté, qui sous-estiment clairement le problème. De l’autre côté de la barrière, aujourd’hui, 1% de tous les Américains possèdent au moins 34% de la richesse cumulée de la nation. La richesse n’est aussi mal redistribuée dans aucun autre pays « occidental » majeur.

Le pourcentage minuscule des Américains super-riches ont trouvé ce développement extrêmement bienvenu. Ils ont adoré l’idée d’accumuler toujours plus de richesses, de développer leurs actifs déjà pléthoriques aux dépens des moins privilégiés. Ils voulaient garder le système en l’état ou, si c’était possible, rendre ce schéma sublime encore plus efficient. Malgré tout, toutes les bonnes choses ont une fin et en 1989/90, la Guerre froide expirait. Cela présentait un problème sérieux. Les Américains ordinaires, qui savaient qu’ils avaient endossé le coût de la guerre, espéraient les « dividendes de la paix ».

Ils pensaient que l’argent dépensé par l’État en coûts militaires pourrait dorénavant être reversé en avantages sociaux pour eux, par exemple sous forme d’un programme de santé publique et en d’autres prestations sociales que les Américains, au contraire de la plupart des Européens, n’avait jamais connues. En 1992, Bill Clinton gagnait les élections présidentielles sur la base d’une promesse de programme de santé publique national qui, bien sûr, n’a jamais vu le jour. Des « dividendes de paix » n’étaient bien entendu pas au programme de l’élite fortunée de la nation, parce que les services sociaux de l’État ne rapportent pas d’argent aux entrepreneurs et aux corporations, et a fortiori certainement pas les abondants profits octroyés par ses dépenses militaires. Quelque chose devait être fait, et rapidement fait, pour empêcher l’implosion imminente des dépenses militaires de l’État.

L’Amérique, ou plutôt l’Amérique des corporations, était orpheline de son meilleur ennemi, l’Union Soviétique, et avait un besoin urgent d’invoquer de nouveaux croquemitaines et de nouvelles menaces pour justifier un haut niveau de dépenses militaires. C’est dans ce contexte qu’en 1990, Saddam Hussein est apparu sur la scène comme une sorte de deus ex machina. Ce dictateur d’opérette avait été auparavant perçu comme un bon ami par les USA, et avait été dûment armé jusqu’aux dents pour mener une guerre contre l’Iran ; c’étaient les USA – et des alliés comme l’Allemagne – qui l’avaient originellement bardé d’armes de toutes sortes. Mais Washington, qui avait un besoin désespéré d’un nouvel ennemi, le désigna comme un dangereux « nouvel Hitler » contre qui une guerre s’imposait d’urgence, même si clairement, une solution négociée au problème de l’occupation irakienne du Koweït était envisageable.

George Bush Senior était le directeur de casting qui avait déniché cette nouvelle Némésis de l’Amérique, lancé la Guerre du Golfe, arrosé Bagdad de bombes et massacré les malheureuses recrues de Saddam dans le désert. La route vers la capitale irakienne était grande ouverte, mais l’entrée triomphale des Marines dans Bagdad fut soudainement abandonnée. Saddam Hussein fut laissé au pouvoir pour que la menace qu’il était censé représenter puisse être invoquée ultérieurement, de façon à garder les États-Unis en état de vigilance militaire élevée. Après tout, la chute soudaine de l’Union Soviétique avait démontré les inconvénients de la perte d’ennemis utiles.

Ainsi, Mars pouvait rester le saint patron de l’économie américaine ou, plus précisément, le parrain de la mafia des corporations qui manipulent cette économie subordonnée à la guerre et en récoltent les énormes bénéfices sans en supporter les coûts. Le projet méprisé des dividendes de paix pouvait être écarté sans cérémonie, et la dépense militaire pouvaient rester le moteur de l’économie et la source de profits illimités. Ces dépenses ont régulièrement augmenté au cours des années 90. En 1996, par exemple, elles s’élevaient à plus de 265 milliards de dollars, mais si on y ajoute les dépenses militaires non officielles et/ou indirectes comme les intérêts des emprunts utilisés pour financer les guerres passées, le total de 1996 atteignait approximativement 494 milliards de dollars, une addition de 1,3 milliards par jour ! Mais avec un Saddam considérablement assagi comme seul croquemitaine dans le viseur, Washington trouvait nécessaire de chercher ailleurs d’autres ennemis et de nouvelles menaces. La Somalie avait brièvement eu l’air prometteuse, mais en fin de compte, un autre « nouvel Hitler » fut identifié dans la péninsule des Balkans en la personne de Slobodan Milosevic, le leader de la Serbie. Au cours d’une bonne partie des années 90, plusieurs conflits orchestrés dans l’ancienne Yougoslavie fournirent des prétextes à des interventions militaires, à des campagnes de bombardements et à l’achat d’encore plus d’armes.

« L’économie de guerre » pouvait donc continuer de rouler à toute vitesse, même après la Guerre du Golfe. Toutefois, au regard des pressions publiques occasionnelles comme celle des demandes de dividendes de paix, il n’est pas facile de maintenir ce système en l’état. (Les médias ne présentent aucun problème, étant donné que les journaux, magazines, chaînes de télévision, etc, soit sont la propriété des corporations, soit dépendent de leurs revenus publicitaires.) Comme mentionné précédemment, l’État doit être complice, donc à Washington, il faut pouvoir compter sur des hommes et des femmes, de préférence des individus issus des rangs des corporations, des individus totalement acquis à l’instrumentalisation des menaces et aux dépenses militaires nécessaires à l’enrichissement soutenu des américains les plus riches. Sur ce point, Bill Clinton avait déçu, et les corporations américaines ne pouvaient pas lui pardonner son péché originel, à savoir sa campagne présidentielle fondée sur une promesse de « dividendes de paix » sous la forme d’un système de santé opérationnel. [Ndt, Et ce, même si Clinton n’avait pas démérité, puisqu’il était à la base des bombardements de l’OTAN en Serbie et du démembrement de la Yougoslavie.]

C’est pourquoi en 2000, le clone de Clinton, Al Gore, fut écarté de la course à la Maison-Blanche au profit d’une équipe de militaristes inflexibles, tous sans exception des représentants de l’Amérique des corporations comme Cheney, Rumsfeld, Rice et bien sûr George W. Bush lui-même, le fils de celui qui avait démontré, avec sa Guerre du Golfe, comment les choses pouvaient être menées ; le Pentagone était également représenté dans le Cabinet Bush en la personne du censément pacifiste Colin Powell, en réalité un ange de la mort de plus. Rambo avait emménagé à la Maison-Blanche, et les résultats n’allaient pas tarder à se faire jour.

Après que Bush Junior ait été catapulté à la présidence, il avait semblé pendant un moment qu’il allait désigner la Chine comme nouvelle Némésis de l’Amérique. Mais un conflit ouvert contre ce géant s’annonçait risqué ; de plus, nombre de corporations faisaient des bénéfices confortables en commerçant avec la République populaire. Une autre menace, de préférence moins dangereuse et plus crédible, était requise pour garder les dépenses militaires à leur haut niveau habituel. Dans cette optique, Bush, Rumsfeld et compagnie n’auraient pas pu souhaiter mieux que les événements du 11 septembre 2001 ; il est très probable qu’ils aient été au courant des préparations de ces attaques, mais qu’ils n’aient rien fait pour les prévenir parce qu’ils savaient pouvoir en bénéficier. Quoi qu’il en soit, ils ont amplement profité de cette opportunité en militarisant plus que jamais l’Amérique, en bombardant des populations qui n’avaient rien à voir avec le 11 septembre, en faisant la guerre tout leur saoul, et donc en soutenant les ventes de matériel de guerre au Pentagone et en dégageant des profits pharaoniques pour les corporations. Bush n’a pas déclaré la guerre à un pays, mais au terrorisme, un concept abstrait contre lequel aucune guerre réelle n’est possible, et aucune victoire ne peut être définitivement acquise. Toutefois, en pratique, le slogan « guerre contre le terrorisme » signifiait que Washington se réservait le droit de mener des guerres dans le monde entier, et de façon permanente, contre tous ceux que la Maison-Blanche désignerait comme terroristes.

Et ainsi, le problème de la fin de la Guerre froide a été définitivement résolu, parce qu’il y avait dorénavant une justification à l’augmentation perpétuelle des dépenses militaires. Les statistiques parlent d’elles-mêmes. En 1996, le total des dépenses militaires, 265 milliards de dollars, était déjà astronomique, mais grâce à Bush Junior, le Pentagone a été autorisé à dépenser 350 milliards en 2002 et pour 2003, le président a promis approximativement 390 milliards. Il est virtuellement acquis que cette année, les dépenses approcheront le cap des 400 milliards de dollars. (Pour financer cette orgie de dépenses, de l’argent doit être ponctionné dans d’autres secteurs, par exemple en supprimant les repas gratuits pour les enfants pauvres ; chaque penny compte.) Il n’est pas étonnant que George W. Bush se pavane avec autant de plaisir et de confiance en lui, parce que lui – essentiellement un enfant gâté sans talent ou intelligence notables – a dépassé les attentes les plus folles non seulement de sa famille, mais de l’Amérique des corporations dans son ensemble, le système auquel il doit sa position.

Le 11 septembre a donné carte blanche à Bush pour mener des guerres où et contre qui il voulait, et comme le présent essai tente de le mettre en lumière, la cible désignée comme ennemi du jour n’a qu’une importance secondaire. L’année dernière, Bush a arrosé l’Afghanistan de bombes au prétexte que les leaders de ce pays auraient abrité Oussama Ben Laden, mais cette cible est récemment passée de mode et Saddam Hussein a repris son rôle désigné de première menace de l’Amérique. Nous ne pouvons pas détailler ici les raisons pour lesquelles l’Amérique de Bush voulait à tout prix une guerre contre l’Irak de Saddam Hussein et pas, par exemple, contre la Corée du Nord. Une des raisons majeures de cette guerre particulière tient aux importantes réserves de pétrole de l’Irak, des réserves convoitées par les trusts pétroliers liés aux Bush eux-mêmes – et à des Bushites comme Cheney et Rice, qui ont tous deux donné leurs noms à des pétroliers supertankers. La guerre en Irak est également utile en tant que leçon à d’autres pays du Tiers-monde qui refusent de faire les quatre volontés de Washington, et comme instrument d’émasculation de l’opposition intérieure et d’imposition à tout le pays du programme d’extrême droite militariste d’un président à la légitimité douteuse.

L’Amérique de la richesse et des privilèges est dépendante de la guerre. Sans doses régulières et de plus en plus élevées de guerres, elle ne peut plus fonctionner, c’est-à-dire, générer suffisamment de profits. Aujourd’hui, cette addiction, cette fringale est satisfaite par le moyen d’un conflit avec l’Irak, qui se trouve également être cher au coeur des barons du pétrole. Mais est-ce que quelqu’un pense que la guerre va s’arrêter une fois que le scalp de Saddam aura rejoint les turbans des Talibans sur le mur des trophées de George W. Bush ? Le président a déjà pointé le doigt vers ceux dont le tour viendra, nommément les pays de « l’axe du mal » : l’Iran, la Syrie, la Libye, la Somalie, la Corée du Nord, et bien sûr cette vieille épine plantée dans le flanc de l’Amérique, Cuba. Bienvenue au XXIe siècle, bienvenue dans la nouvelle ère de guerre permanente !

[1] Warhogs: A History of War Profits in America, par Stuart D. Brandes
 

Jacques R. Pauwels est historien et auteur de l’indispensable ‘Mythe de la bonne guerre’.

 

 

Addenda: Extraits de la presse internationale, samedi 22 mars 2003 :

Le coût pour les USA de la guerre en Irak et de ses suites peut facilement dépasser 100 milliards… Le maintien de la paix en Irak et la reconstruction des infrastructures pourraient y ajouter beaucoup plus… L’administration Bush est restée bouche close sur les coûts de la guerre et de la reconstruction… La Maison-Blanche et le Pentagone ont tous deux refusé de communiquer des chiffres précis.
(The International Herald Tribune, 22/03/03)

Il est estimé que la guerre contre l’Irak coûtera approximativement 100 milliards de dollars. En contraste avec la Guerre du Golfe de 1991, dont le coût de 80 millions a été partagé par les alliés, les États-Unis sont censés payer l’intégralité des coûts de cette guerre… Pour le secteur privé américain, c’est-à-dire les grandes corporations, la reconstruction prévue des infrastructures de l’Irak représente un business de 900 millions de dollars ; les premiers contrats ont été attribués hier (le 21 mars) par le gouvernement américain à deux corporations. (Guido Leboni, “Un coste de 100.000 millones de dolares,” El Mundo, Madrid, 22/03/03)

 

Note de la traduction : Comme Pauwels l’avait prédit, après l’Irak, la Libye, la Syrie (heureusement un fiasco) et tant d’autres, la Somalie est aujourd’hui le théâtre d’un nouveau conflit déclenché par les USA dans le cadre de leur « guerre perpétuelle contre la terreur ». Liens en anglais.
‘Obama Expands Global War on Terror to Somalia’, Antiwar.com
http://news.antiwar.com/2016/11/27/obama-expands-global-war-on-terror-to-somalia/
‘Obama Creates New Al-Qaeda Out Of Thin Air To Justify His Somalia War’, Zerohedge.com
http://www.zerohedge.com/news/2016-11-29/obama-creates-new-al-qaeda-out-thin-air-justify-his-somalia-war

Traduction Entelekheia

J'objecte à la traduction : la productivité excessive ne concerne que le capitalisme industriel, qui justement n'existe plus guère aux Etats (comme nous, ils ont été pris au piège de n'être plus que consommateurs de l'industrie chinoise, sans désormais produire eux-mêmes), excepté l'industrie de la guerre.
« Modifié: 10 avril 2017, 11:31:46 pm par JacquesL »

 

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