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Auteur Sujet: Mikkel Borch-Jacobsen : Que sont devenus les patients de Freud ?  (Lu 333 fois)

JacquesL

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Mikkel Borch-Jacobsen : Que sont devenus les patients de Freud ?
http://le-cercle-psy.scienceshumaines.com/mikkel-borch-jacobsen-que-sont-devenus-les-patients-de-freud_sh_28036

Citation
Propos recueillis par Jean-François Marmion
Article modifié le 25/11/2011

Anna O., Dora, le petit Hans... Si ces patients de Freud sont restés célèbres, beaucoup d'autres ont été longtemps oubliés. Aujourd'hui, on les redécouvre. Qui étaient-ils ? Comment se déroulait leur thérapie, et avec quelles conséquences ? Historien et professeur de littérature comparée à l'université de Washington (Seattle), Mikkel Borch-Jacobsen a reconstitué les biographies de 31 d'entre eux dans Les Patients de Freud. Destins (Editions Sciences Humaines).
Vous retracez la biographie de 31 patients, mais peut-on estimer combien Freud en a traité avant ou après l’élaboration de la psychanalyse ?
C’est difficile à dire. En ce qui me concerne, je connais le nom d’à peu près 160 analysants de Freud. Certains en évoquent beaucoup plus, mais il s’agit d’estimations. Le fait est qu’on ne connaît pas tous les patients, d’autant qu’on ne dispose que d’un seul des agendas de Freud, très précis, qui couvre la période 1910-1920. Les autres ont apparemment été perdus.
 
De quels milieux sociaux ces patients sont-ils issus ?
Même pour moi qui travaille depuis des années sur Freud, la sociologie de ses patients a été une surprise. Je savais qu’il s’agissait de gens aisés, mais je n’avais pas imaginé à quel point. Il faut bien comprendre que tout au long de la carrière de Freud, ses patients sont des millionnaires, et même des milliardaires - les équivalents viennois des Bettencourt, des Bolloré, des Lagardère. Anna von Lieben (la « Cäcilie M. » des Etudes sur l’hystérie), Sergius Pankejeff (l’« Homme aux loups »), Margarethe Csonka (la « jeune homosexuelle ») sont richissimes, Fanny Moser (« Emmy von N. ») est considérée comme la femme la plus riche d’Europe centrale. Freud a été le thérapeute de la très, très haute société, où il avait été introduit par Josef Breuer, médecin généraliste de la grande bourgeoisie juive viennoise, de l’aristocratie bancaire, un milieu fermé où tout le monde se connaît. Il a analysé des familles entières, un milieu entier : Anna von Lieben est la cousine d’Elise Gomperz, qui est l’amie de Marie von Ferstel, elles connaissent indirectement Bertha Pappenheim (« Anna O. »), et ainsi de suite.
Jusqu’à la fin de la guerre de 14-18, la très grande majorité des patients de Freud sont des juifs assimilés. Très peu sont religieux, à l’exception de Bertha Pappenheim (qui était une patiente de Breuer) et dans une moindre mesure Ernst Lanzer (l'« Homme aux rats »). En arrière-fond, parmi les relations des patients, on croise en permanence les intellectuels et artistes viennois – Hugo von Hofmannstahl, Oskar Kokoschka, Adolf Loos, Gustav Mahler, Arthur Schnitzler… Freud est pour tous ces gens-là une référence, un peu ce que Lacan sera à la vie parisienne des années 1960 et 1970. C’est quelqu’un qu’on considère comme un génie révolutionnaire, qui fascine l’avant-garde.
 
Puis la sociologie des patients de Freud change radicalement à la fin de la guerre, avec l’éclatement de l’empire austro-hongrois, la crise économique, l’inflation galopante. Les Autrichiens ne sont plus prépondérants, pour une raison très simple. La couronne autrichienne ne valant plus rien et Freud étant, selon son patient Albert Hirst, extrêmement money-minded, ne sont retenus comme patients que ceux qui peuvent payer en devises étrangères : des Suisses, des Anglais, mais surtout des Américains. C’est très frappant : alors que Freud a gardé pendant des années sur son divan des millionnaires comme Elfriede Hirschfeld, le baron Viktor von Dirsztay ou Anna von Vest, il décline de les reprendre en analyse à la fin de la guerre, lorsque tous ces gens sont ruinés. Même chose pour le richissime Sergius Pankejeff, qu’il avait gardé quatre ans et demi sur son divan avant la guerre. Lorsque Pankejeff repasse par Vienne en 1919 et rend visite à Freud, celui-ci lui recommande une seconde tranche d’analyse, alors que Pankejeff n’est absolument pas demandeur. Puis, lorsque les bolcheviques entrent dans Odessa et que Pankejeff est ruiné, Freud ne le fait plus payer… mais arrête l’analyse peu de temps après. Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que Freud ne s’intéresse plus aux gens quand ils ne peuvent plus payer les tarifs extrêmement prohibitifs qu’il pratiquait (entre 1 000 et 1 350 euros actuels de l’heure, selon mes estimations).
 
Par contraste, les Américains et autres étrangers qui prennent le relais des ruinés de la guerre sont très fortunés, ne serait-ce que parce qu’il leur faut séjourner à Vienne sans travailler pendant la durée de l’analyse. Certains sont des millionnaires pour qui cela ne pose aucun problème, comme Dorothy Burlingham ou Carl Liebman. D’autres sont des psychiatres qui viennent se former auprès du Maître et espèrent bien récupérer la mise en s’installant à leur tour comme analystes, comme Clarence Oberndorf ou Abram Kardiner. Ce qui est sûr, c’est que la langue pratiquée dans le cabinet de Freud à partir des années vingt est essentiellement l’anglais.
 
Analysait-il plutôt des hommes ou des femmes ? Et pour quels symptômes ?
Dans les Etudes sur l’hystérie, il n’a traité que des cas féminins, d’où l’impression qu’il voyait surtout des femmes. Mais en fait ce n’est pas vrai, il voit autant d’hommes. À ce sujet, il est surprenant de voir à quel point les féministes de l’époque l’appréciaient. Nous avons tendance à considérer que les théories de Freud sur l’envie de pénis, etc., vont à l’encontre du féminisme. Mais au départ, la théorie freudienne de la sexualité semblait novatrice aux féministes viennoises comme Rosa Mayreder, Marianne Hainisch ou Else Federn (la sœur de Paul Federn), et certaines des patientes de Freud, comme Emma Eckstein et Elise Gomperz, étaient très impliquées dans le mouvement féministe. De même, Freud avait des homosexuels parmi ses patients. Contrairement à ce qui a été dit ici ou là, je ne pense pas du tout que Freud ait été homophobe. Au contraire, sa théorie impliquait qu’il y ait un fond homosexuel chez tout le monde et de fait, il diagnostiquait pratiquement toujours quelque homosexualité refoulée chez ses patients. Pour autant, il acceptait des patients homosexuels pour les guérir de leur « inversion ». En vain, bien sûr: Margarethe Csonka et Bruno Veneziani, par exemple, n’ont pas changé d’orientation sexuelle après leur analyse…
 
De façon générale, les patients de Freud souffraient du tout-venant des névroses (hystérie, névrose obsessionelle, phobies, « neurasthénie ») et des psychoses. On considère souvent que Freud ne prenait pas des psychotiques en analyse, mais c’est faux. Julius Hering et le Dr. Bieber (qui ne figurent pas dans mon livre) souffraient de paranoïa, Mathilde Schleicher et Karl Mayreder étaient maniaco-dépressifs (« mélancoliques »), tout comme le psychiatre américain Horace Frink. Il est vrai que dans ce dernier cas, Freud n’a pas su reconnaître l’état hypomaniaque dans lequel se trouvait Frink lorsqu’il est arrivé chez lui. Le résultat a été un désastre thérapeutique et humain. Par contre, dans le cas de Carl Liebman, le fils d’un magnat américain de la bière, Freud savait dès le départ qu’il était schizophrène et il l’a gardé néanmoins cinq ans en analyse. A la fin, il a jeté l’éponge et l’a envoyé chez Ruth Mack Brunswick, ce qui a d’ailleurs provoqué une décompensation chez le pauvre Liebman.
 
À ce propos, permettez-moi de dire quelque chose au sujet de la façon dont se terminaient les analyses chez Freud. Celui-ci nous donne toutes sortes de raisons pour justifier la fin d’une analyse et on a souvent l’impression, à le lire, que la décision était prise après un long travail et d’un commun accord avec le patient. En réalité, pas du tout. Il se débarrassait du patient quand il en avait assez, quand il ne pouvait plus se faire rémunérer, ou encore, quand il partait en vacances. Par exemple, les analyses de Loe Kann et de Sergius Pankejeff se sont toutes deux terminées le 10 juillet 1914, tout simplement parce que Freud partait le 15. Dans certains cas, le patient était congédié pour cause d’incompatibilité d’humeur, parce que le transfert (et le contre-transfert) ne se mettait pas en place. C’est ce qui s’est passé avec Bruno Veneziani, un homosexuel et morphinomane qui refusait les interprétations de Freud et avait tenu (Edoardo Weiss dixit) des propos antisémites : Freud a arrêté net son analyse en arguant qu’il était paranoïaque et incurable (ce qui a beaucoup choqué le beau-frère de Veneziani, le romancier Italo Svevo). Même chose avec Emma Eckstein, une patiente et disciple de la première heure. Elle éprouvait des difficultés à marcher attribuées par elle à une cause organique, par lui à une cause psychique. Elle se fait opérer en 1910 pour un abcès à l’estomac, et brusquement, elle se rétablit. C’était donc bien la preuve que son mal était organique, dit-elle. Freud, entendant cela, la vire. On voit bien ici que la fin de l’analyse se faisait vraiment au bon plaisir du thérapeute.
 
Sur les 31 patients que vous avez étudiés, combien se portaient mieux après leur thérapie par Freud ?
Très peu. En étant charitable, je dirais qu’il y en a trois. Selon le témoignage de sa famille, Ernst Lanzer, l'« Homme aux rats », a pu se marier après son analyse, passer ses examens de droit et trouver un travail. Il y a aussi le cas d’Albert Hirst, le neveu d’Emma Eckstein, qui avait consulté Freud pour des problèmes sexuels. Il n’arrivait pas à éjaculer pendant le rapport. Freud ne l’analyse pas vraiment, mais il travaille sur son estime de soi et lui donne des conseils pratiques, « sexologiques ». Finalement, ça marche, Hirst arrive à éjaculer. Enfin, Bruno Walter, le grand chef d’orchestre : il avait une contracture à l’épaule très embêtante, qui l’empêchait de conduire son orchestre. Freud, au lieu de l’analyser, lui dit de partir en vacances en Sicile et de ne plus bouger le bras. Aucun résultat. Freud lui conseille alors de conduire l’orchestre malgré tout. Ça ne marche toujours pas. Puis Walter lit un ouvrage thérapeutique du médecin romantique Feuchtersleben, qui l’intéresse beaucoup. Progressivement, la contracture disparaît. Est-ce la suggestion de Freud qui été opérante? La lecture de Feuchtersleben ? Ou bien s’agissait-il d’une rémission spontanée d’une banale contracture musculaire ?
 
En admettant que ce soit Freud qui a été responsable du rétablissement de Bruno Walter, ça fait donc trois cas où l’analyse (ou ce qui en tenait lieu) a été bénéfique. Pour tous les autres, c’est clair : pas de résultats thérapeutiques durables. Au contraire, bien souvent, une aggravation, comme dans le cas de Viktor von Dirsztay, qui dira que l’analyse l’avait « détruit ». À quoi il faut ajouter tous les patients qui n’étaient de toute évidence même pas névrosés et n’auraient jamais dû aboutir chez Freud, comme Ida Bauer (« Dora »), Aurelia Kronich (« Katharina ») ou Elma Pálos.
 
Si vous avez étudié ces 31 patients mais que Freud en a suivi au moins cinq fois plus, on pourrait vous accuser d’avoir précisément sélectionné ceux qui représentaient des échecs thérapeutiques ?
Mon biais est clair et je m’en explique dans mon avant-propos : j’ai sélectionné les patients, c’est-à-dire ceux qui venaient voir Freud avec une demande clairement thérapeutique. Je n’ai pas étendu mon choix à tous ceux qui venaient voir Freud parce que la psychanalyse les intéressait ou parce qu’ils voulaient se former. Ceux-là devenaient des disciples et bien évidemment, leurs récits auraient été dithyrambiques : « Freud m’a sauvé la vie ! » En ce qui me concerne, je me suis limité aux patients proprement dits, et à ceux sur lesquels on dispose d’une documentation suffisante. En effet, on connaît les noms de certains autres, mais on n’a pas assez d’informations sur eux. Je ne pouvais donc pas en faire de portraits. L’une des sources principales, ce sont les interviews de patients ou de leurs proches effectuées par Kurt Eissler, secrétaire des Archives Freud, depuis le début des années 1950. Ces documents, conservés à la Bibliothèque du Congrès de Washington, sont restés sous embargo total jusqu’à la mort d’Eissler en 1999. Ils sont peu à peu déclassifiés, au compte-gouttes, et je me suis appuyé sur les documents maintenant disponibles. Mais certains autres restent inaccessibles jusqu’en 2057, et d’autres n’ont même pas de dates de déclassification. On sait donc qu’il reste des traces de nombreux patients pour le moment inconnus. Ils vont émerger dans les années à venir. Vont-ils contredire la statistique qui se dégage de mon enquête ? Ça m’étonnerait beaucoup. J’imagine que si ces interviews sont encore classifiées, c’est sans doute que du point de vue de Kurt Eissler, qui voulait défendre la mémoire de Freud, elles ne sont pas très favorables…
Des psychanalystes pourraient vous répondre que l’amélioration des patients s’opère au long cours, en profondeur, sans être forcément visible, encore moins mesurable. Quels sont vos critères pour juger du succès des thérapies de Freud ?
Ecoutez, quand les patients redemandent de l’analyse à Freud parce qu’ils vont mal, c’est que visiblement le problème n’a pas été réglé. Ce fut le cas de nombre d’entre eux. Freud essaie de se débarrasser d’Elfriede Hirschfeld, analysée en tout pendant sept ans, parce qu’il en a marre. Mais elle revient par la fenêtre, elle en reveut ! Même chose pour Anna von Vest, qui lui envoie de l’argent pour le forcer à la reprendre. Même chose pour le baron von Dirsztay, qui fait quatre tranches d’analyses et en redemande. Même chose pour Horace Frink, et ainsi de suite. Peut-être l’analyse est-elle devenue pour tous ces gens un nouveau mode de vie, mais peut-on considérer pour autant qu’elle est réussie ? Non ! Ils continuent à avoir les mêmes symptômes, les mêmes problèmes. Et chez certains, ça se détériore franchement : on ne sait pas trop pourquoi le baron von Dirsztay vient voir Freud, mais ce qu’on sait, c’est qu’à la fin il est une loque humaine. Les témoignages sont clairs. Il finit même par se suicider. Car Freud a aussi eu des suicides : Margit Kremzir, la cousine d’Ilona Weiss (« Elisabeth von. R. »), un patient nommé Jeiteles, ou encore Pauline Silberstein, la femme de son ami Eduard Silberstein, qui s’est précipitée du haut de son immeuble. D’autres ont fait des tentatives de suicide après leur analyse, comme Emma Eckstein, Bruno Veneziani, Horace Frink ou Carl Liebman. On dira, avec raison, que tout psychothérapeute ou psychiatre est exposé à ce risque dès lors qu’il a des patients maniaco-dépressifs, « mélancoliques », ce qui était le cas de Freud. Sauf qu’en l’occurrence, il n’en a jamais rien dit.
 
Quoi qu’il en soit, dans la plupart des cas les choses sont très claires, sans qu’il soit besoin de discuter à perte de vue sur les critères d’une guérison dans le domaine psychique. Au demeurant, je me suis interdit dans ce livre de faire la moindre interprétation. Je livre les faits tels qu’on les connaît, brut de décoffrage, en laissant au lecteur le soin de tirer ses propres conclusions. J’ai essayé d’être aussi objectif que possible (je dis bien « possible »…) et quand il y a une amélioration, je le dis. Le fait est que c’est peu fréquent.
Vous affirmez que Freud n’était pas un bon thérapeute, et que sa théorie repose sur des études de cas non représentatives, qu’il a sélectionnés puis enjolivés. N’est-ce pas une manière indirecte de discréditer toute la psychanalyse, puisqu’elle procède de Freud ?
Encore une fois, je n’affirme pas que Freud était un mauvais thérapeute, je me contente de raconter comment ses analyses se déroulaient vraiment. Mais vous avez raison, il est clair que ce travail de reportage a forcément des implications pour la psychanalyse, pour autant qu’elle est freudienne. En bon positiviste qu’il était, Freud n’a pas cessé de dire que toutes ses théories étaient fondées sur l’observation du matériel clinique. Pourtant, pendant très longtemps, on n’a connu de ce matériel que ce qu’il a bien voulu nous dire. Les cas publiés sont peu nombreux et présentés de façon très tendancieuse. Or si vous comparez l’histoire d’« Anna O. » avec la vie de la véritable Bertha Pappenheim ou celle de l’« Homme aux loups » avec la vie du vrai Sergius Pankejeff, vous verrez que le décalage est absolument frappant. Cela invalide automatiquement les conclusions que Freud tirait de ces récits de cas. C’est en cela que le travail de l’historien a une portée critique : en montrant en détail à quel point la pratique clinique effective de Freud était différente de sa présentation officielle, on contredit ou du moins on relativise les « données » sur lesquelles la théorie est censée reposer.
 
Prenez le rôle joué par la drogue, systématiquement passé sous silence dans les histoires de cas. Beaucoup de patients de Freud étaient morphinomanes, comme Ernst von Fleischl-Marxow, Anna von Lieben, Bruno Veneziani, Loe Kann, plus tard Ruth Mack Brunswick. Or il est clair que cela a parfois joué un rôle tout à fait essentiel. Ainsi, la fameuse talking cure de Bertha Pappenheim avec Breuer s’est déroulée alors que cette jeune femme était intoxiquée au chloral et à la morphine. C’est dans cet état qu’elle racontait ses histoires et que ses symptômes disparaissaient à mesure. On dit souvent que la psychanalyse guérit par la parole, mais on oublie de préciser que dans le cas de Bertha Pappenheim, il s’agissait d’une parole droguée. Même chose avec Anna von Lieben, la « Cäcilie M » des Etudes sur l’hystérie. D’après Freud, chaque fois qu’elle avait une crise, il provoquait une « réminiscence »-abréaction sous hypnose et elle se sentait mieux. Ce qu’il ne nous dit pas, c’est que les crises d’Anna von Lieben étaient dues au manque et que l’apaisement se produisait une fois qu’il lui avait donné sa dose de morphine. Cette cure cathartique était en fait une cure morphinique.
 
Autre exemple de décalage entre la pratique effective de Freud et la description qu’il nous en donne dans ses écrits : la rapidité fulgurante de ses diagnostics et de ses interprétations, alors qu’il nous dit toujours qu’il les basait sur une écoute patiente des associations du patient. Par exemple, il rencontre Elma Palos lors d’une visite de sa mère à Vienne. Immédiatement, il écrit à Ferenczi qu’elle souffre de démence précoce. Démence précoce, ça veut dire schizophrénie. Or cette femme n’a jamais été schizophrène, ni même névrosée ! Autre diagnostic éclair : avant même le traitement d’Ida Bauer (« Dora »), son père l’emmène un jour voir Freud parce qu’elle a de l’asthme. Tout de suite, Freud, qui ne l’a jamais vue auparavant, déclare qu’il s’agit d’une névrose. Or comment peut-il savoir avant de l’avoir eue en traitement ? Je pourrais accumuler les exemples. Et une fois qu’il a posé un diagnostic ou émis une interprétation, il s’y tient. Mordicus. Même si c’est démenti par les faits, même si les patients refusent son interprétation. Les conséquences thérapeutiques en sont parfois très graves, comme lorsqu’il a forcé Horace Frink à divorcer et à se remarier avec la millionnaire Angelika Bijur pour combattre une homosexualité que Frink lui-même niait énergiquement.
 
Ce dernier exemple illustre un autre décalage, celui entre la neutralité professée par Freud dans ses écrits et son interventionnisme réel. Freud a toujours dit qu’en tant qu’analyste, il n’intervenait pas dans la vie des gens, ne donnait pas de conseils, ne suggérait rien. Qu’il se contentait de laisser le matériel inconscient affleurer à la surface et de l’interpréter. Or la réalité est tout autre. Freud n’hésitait pas à interdire à certains de ses patients de se masturber, comme dans le cas de sa fille Anna, de Mark Brunswick et de Carl Liebman. À d’autres, comme Sergius Pankejeff, Loe Kann, Maggie Haller ou Edith Banfield Jackson, il interdisait d’avoir des rapports sexuels, de se marier ou d’avoir des enfants pendant l’analyse (il a même fait avorter Therese, la future femme de Pankejeff). À d’autres encore, il recommandait au contraire de se marier et d’avoir des enfants, même s’ils n’étaient pas convaincus. C’est ce qui s’est passé avec Olga Hönig et Max Graf, les parents du petit Herbert (alias « petit Hans »), et leur mariage a été un désastre total. Le cas le plus tragique est celui d’Horace Frink, où les directives matrimoniales (il n’y a pas d’autre terme) de Freud firent le malheur de deux familles entières. À chaque fois, ces directives étaient assenées avec un aplomb total. La voix de l’autorité.
Mais pouvez-vous retenir quelque chose de positif de Freud ? Si vous aviez du bien à en dire, que diriez-vous ?
Dans mon livre, je me suis abstenu de tout jugement moral, mais puisque vous me posez la question je vous répondrai que je trouve le personnage parfaitement odieux. La façon dont il a sacrifié certaines personnes comme Elma Pálos ou Horace Frink sur l’autel de ses lubies théoriques est proprement inadmissible. Ses patients étaient par définition en état de faiblesse, fragiles, et il les a exploités. Prenez Marie von Ferstel, c’est un cas absolument ahurissant. Cette femme phobique est très riche. Elle a des problèmes de constipation. Freud, qui a une théorie sur l’équivalence symbolique entre les excréments et l’or, lui dit : « Pour régler vos problèmes de constipation, il faut que vous appreniez à lâcher. Par exemple, que vous lâchiez votre argent. » Que fait-elle ? Elle lui donne le titre d’une de ses propriétés, qu’il vend immédiatement. Si ce n’est pas de l’abus de faiblesse, je ne sais pas ce que c’est ! Je trouve ça impardonnable. Freud n’est pas un personnage sympathique. Vraiment pas.
 
Pour vous, il n’y a donc vraiment rien à sauver chez lui !
Il se trouve que je suis complètement sceptique par rapport à la théorie, précisément parce qu’à force de fouiller dans l’infrastructure clinique je vois que ça ne tient pas debout. Je ne peux donc pas sauver la théorie non plus. Je sais bien que beaucoup de gens admirent en Freud le grand penseur, sans se préoccuper des vicissitudes négligeables de sa pratique, mais en ce qui me concerne je vois trop bien comment sa pensée est contredite par sa pratique pour pouvoir la prendre au sérieux.
 
Après le Livre noir de la psychanalyse, dont vous êtes l’un des principaux auteurs, on va encore vous accuser de vous acharner sur Freud en le dépeignant comme cupide et mauvais thérapeute, c’est-à-dire comme un escroc…
Ma méthode est celle de l’historien, rien d’autre. On peut entrer dans des discussions interminables sur l’objectivité en histoire, et je veux bien convenir que si j’ai écrit ce livre, ce n’est pas par hasard. Mais pour soutenir un argument historique, il faut avoir des documents. Et je m’appuie sur des documents, des archives, des témoignages. Si l’on veut contredire mon argument, qu’on discute donc sur pièces. Savoir pourquoi je les ai rassemblées est sans intérêt.
 
Vous dites que vous n’avez pas écrit ce livre par hasard. Justement, quelle est cette relation particulière à Freud qui vous pousse à l’étudier toujours davantage ? Etes-vous un déçu du freudisme ?
Demande-t-on au plombier pourquoi il fait de la plomberie ? Il se trouve qu’à force de travailler sur l’histoire de la psychanalyse, j’ai développé une certaine compétence en la matière. Eh bien, cette compétence, je l’exerce, voilà tout. Pour répondre plus précisément à votre question : je n’ai pas commencé à fouiller dans les archives du freudisme parce que je voulais me payer Freud. C’est l’inverse : c’est parce qu’au cours de mes recherches je suis tombé sur des documents et des témoignages qui contredisaient l’histoire officielle de la psychanalyse que je suis progressivement devenu critique à l’égard de la psychanalyse, ce que je n’étais pas au début. Dès lors que je découvrais, à la suite de bien d’autres historiens de la psychanalyse, des choses qui ne rentraient pas dans le cadre de la légende freudienne, je n’allais pas m’asseoir dessus. J’ai partagé le fruit de ces recherches avec le public, comme le ferait n’importe quel chercheur dans un autre domaine. Je trouve ça normal et je n’éprouve aucun besoin de m’en excuser ou de me justifier. Je sais bien qu’on m’accuse depuis longtemps d’être névrotiquement attaché à Freud, mais je laisse dire. Ce genre d’interprétations psychanalytiques me laissent froid.
 
Je vais d’ailleurs vous faire une confession. Confession d’un « antifreudien » : je m’étais juré de ne plus rien écrire sur Freud, car j’ai l’impression d’avoir fait le tour de la question. C’est votre faute si j’ai fait ce livre ! Vous m’avez invité à rédiger dans Sciences Humaines un article sur les patients de Freud, et ensuite, lorsque les Editions Sciences Humaines m’ont proposé d’en faire un livre, je n’ai pas pu dire non. C’était une offre à laquelle je ne pouvais pas résister. J’avais accumulé tout ce matériel depuis vingt ans, des cartons entiers de photocopies faites à la Bibliothèque du Congrès et ailleurs, et c’était une occasion de sortir toutes ces informations que j’avais gardées par-devers moi. Ça a été la grande braderie, le grand débarras ! Vous me croirez peut-être si je vous dis que ce n’était pas parti du tout pour être une charge contre Freud. J’avais envie de raconter des histoires, tout simplement, sans argumenter, sans théoriser : des portraits viennois, des valses, Mahler, Kokoschka, tout ça… Mais évidemment, Freud s’est imposé malgré tout.
 
Donc, après cela, vous n’écrirez plus sur Freud ?
En ce qui me concerne, le point final a été le livre que j’ai écrit avec Sonu Shamdasani, Le dossier Freud. Ce livre-ci est un post-scriptum. De toute façon, cela déjà plusieurs années que je ne m’occupe plus de psychanalyse. Je m’intéresse à d‘autres choses maintenant, comme l’évolution des maladies mentales à travers les époques ou l’incidence sur le champ psy de l’introduction de médicaments psychotropes fabriqués de façon industrielle.
Si vous êtes insensibles aux critiques des freudiens, vos propos vont sans doute choquer aussi les patients qui trouvent un authentique réconfort dans leur analyse, et qui expliquent parfois qu’elle leur a sauvé la vie. Qu’auriez-vous envie de leur dire à eux ?
Eh bien, que c’est tant mieux pour eux si la psychanalyse leur fait du bien. Je ne doute pas qu’une thérapie de type analytique puisse être bénéfique à certains patients dans certains cas. Je n’en doute pas, parce qu’on peut dire exactement la même chose pour d’autres thérapies. En ce qui me concerne, je pense qu’aucune psychothérapie n’est vraiment meilleure qu’une autre et que leurs résultats, pour réels qu’ils soient, ne sont jamais vraiment décisifs. Anything goes, comme disent les Anglo-Saxons, et en ce sens, pourquoi pas une psychanalyse ? Les gens ont bien le droit de faire ce qu’ils veulent. Mais j’aimerais qu’ils sachent ce qu’ils font, car en dépit de ce que je viens de dire à l’instant, la psychanalyse n’est pas tout à fait une thérapie comme les autres. Elle demande une allégeance ou une adhésion à une théorie, qui se transforme souvent en endoctrinement. C’est très clair dans le cas de Freud et de ses patients : dans la mesure où ils restaient en analyse, ceux-ci devenaient des disciples et se soumettaient aveuglément à ses directives. Quand on voit comment le couple Graf, Elma Pálos ou Horace Frink ont obéi sans broncher aux ordres absurdes et proprement destructeurs de Freud, on pense inévitablement au comportement somnambulique de certains membres de secte. Je ne dis pas, bien sûr, que tous les psychanalystes sont comme Freud, ni que la psychanalyse n’a pas évolué depuis lui. Mais le côté « recruteur » de la psychanalyse, son côté potentiellement sectaire existe toujours, plus ou moins prononcé selon les écoles et les analystes. C’est ce qui me gêne et m’a toujours gêné dans la psychanalyse – déjà à l’époque où, tout jeune, je circulais dans l’École freudienne de Lacan. Personnellement, je n’ai pas fait d’analyse. Je laisse cela aux gens qui ont un tempérament plus faustien…
 

Il est remarquable que bien qu'il enseigne à Seattle et qu'il ait un nom à demi-danois, à demi d'origine insaisissable, Mikkel Borch-Jacobsen est francophone et a vécu à Paris. Un lecteur s'inquiète de voir un jour une traduction anglaise.

 

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